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SUJET : rapport

rapport il y a 1 mois 1 semaine #46

Introduction

Le travail de nuit est une réalité incontournable dans de nombreux secteurs professionnels, et notamment dans celui de la santé hospitalière. Les patients et patientes hospitalisées nécessitent une permanence des soins, et même si l’activité de nuit est exclusivement axée sur les besoins de soins immédiats, au contraire de celle de jour qui comprend en plus des visites diagnostic, des visites de suivi, divers examens, la charge de travail associée à la fatigue cumulée a un impact à la fois sur la santé des travailleurs, mais également sur leurs capacités cognitives et physiques à exercer leurs fonctions avec la plus grande rigueur.                            

Dans la mesure où l’impact sur la santé et sur les performances du travail de nuit ont été et sont régulièrement démontrés, les employeurs cherchent à améliorer l’organisation du travail afin d’en réduire les effets négatifs. L’instauration d’une micro-sieste dans le service de réanimation s’inscrit dans cette volonté d’améliorer le soin en diminuant la fatigue et en améliorant la vigilance des professionnels, notamment en fin de nuit.                                                                                                                 

Introduire un temps de repos encadré au cours d’une activité professionnelle soulève alors de nombreuses interrogations. Le repos au travail et entre deux périodes de travail est relativement bien encadré, ce qui n’est pas le cas de la sieste au travail pour laquelle il n’existe aucun cadre légal en France. Les entreprises sont donc libres d’encourager, de tolérer ou d’interdire cette pratique en lien avec les représentations sociales que les responsables ou les collectifs professionnels ont de la sieste.

Ainsi, la mise en place de la sieste sur le lieu de travail, bien que potentiellement bénéfique pour la productivité et la santé des employés, pose des défis pratiques. Il s’agit par exemple de s’interroger sur ce que peut être un environnement favorable à la sieste dans le contexte professionnel, ou encore de s’assurer que cette pratique ne sera pas stigmatisante... La sieste peut être perçue comme une réponse nécessaire aux pressions de l’activité amplifiées par la fatigue liée au travail de nuit, et comme favorisant la qualité de vie au travail. Cependant, les stigmates culturels et professionnels liés à la sieste au travail peuvent entraver son acceptation, créant des tensions au sein des organisations.

Afin de comprendre comment la sieste au travail peut répondre aux enjeux sociaux et professionnels posés par le travail de nuit dans un service hospitalier, nous avons souhaité explorer, qualitativement, le vécu et l’expérience de la micro-sieste. S’il s’agit de comprendre comment cette pratique prend place au sein d’un collectif de travail et comment elle est perçue, notamment par celles et ceux qui ne la pratiquent pas, il s’agit également d’explorer les dimensions sociales connexes, et notamment le retentissement de l’organisation du travail sur la vie familiale et la participation sociale des professionnels. Les effets du travail ne s’arrêtent pas à la porte du lieu de travail, notamment dans les professions au coût émotionnel élevé, et ce, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un travail exercé de nuit et donc générant une fatigue accrue.

Le travail de nuit concerne aujourd’hui un peu plus de 16,5% des personnes actives en France, soit environ 4,4 millions de professionnels. Au cours des 30 dernières années, le travail de nuit connait une légère augmentation pour l’ensemble de la population active. La DARES estimait que près de 20% des personnes exerçant dans le secteur de la santé humaine avait travaillé au moins une nuit dans le mois écoulé, et 27% du personnel des hôpitaux publics.

Si l’on s’intéresse au travail de nuit selon le sexe, on observe que, si l’évolution est peu importante chez les hommes, qui sont environ 22% à travailler de nuit en 2015, elle est en revanche conséquente chez les femmes avec une augmentation de 37% (Houot et al., 2022). Cette augmentation s’explique, d’une part par l’assouplissement en 2001 du cadre législatif du travail de nuit féminin et d’autre part, par la sur-présence des femmes dans les métiers de service qui s’exercent 24h/24h tels que les métiers du care. Ainsi, les femmes travaillant de nuit sont, en 2015, 90% à travailler dans le secteur des services.

M-T Houot et al. soulignent également les transformations du travail de nuit. En effet, au cours des 30 dernières années, la proportion de travailleurs de nuit occasionnels diminue tandis que celle de travailleurs de nuit habituels augmente, passant de 24% du travail de nuit toute fréquence confondue en 1982 à 42% en 2015. Ainsi, la proportion de femmes travaillant de nuit de manière habituelle a significativement augmenté, passant de 2% en 1982 à 5% en 2015 de la population féminine active.

Si l’augmentation et la transformation du travail de nuit, et notamment de celui des femmes, s’explique en partie par la modification du code du travail en 2001, on peut s’interroger sur les facteurs individuels permettant la mise en œuvre, au sein des familles, du travail de nuit. En effet, le travail de nuit habituel, des hommes comme des femmes, entraînent une réorganisation du temps privé en regard des contraintes liées au temps professionnel et au temps de repos en décalé. Ainsi, la mise en œuvre du travail de nuit au sein des familles et des couples induit-elle nécessairement des ajustements qu’il convient d’éclairer pour mieux appréhender les expériences du travail de nuit et leur impact sur les équilibres vie professionnelle/vie familiale, sur la qualité de vie au travail et sur l’efficacité des pratiques professionnelles.

Ce faisant, il semble indispensable de porter une attention soutenue à l’expérience féminine du travail de nuit. En effet, les métiers du soin, et notamment les métiers d’infirmière et d’aide-soignante, sont fortement féminisés. Les ajustements nécessaires au travail de nuit modifient les organisations sociale et familiale. La société française n’est, en effet, pas une société égalitaire. Les différences professionnelles subsistent, tant dans les salaires que dans la conduite des carrières, mais surtout les inégalités sexuées dans la sphère privée demeurent très fortes. Les femmes et les hommes entretiennent des rapports différenciés au travail salariés, et ces rapports différenciés sont indissociables des rapports différenciés entretenus au travail domestique (Chenal et Kergoat 1981). Les femmes sont ainsi encore très nombreuses à porter la responsabilité de la famille, de l’éducation des enfants et de la gestion du quotidien. Dans ce contexte, on peut notamment s’interroger sur le rapport de ces femmes professionnelles aux injonctions et aux normes de genre, et notamment à celles en lien avec le rôle de mère.

Selon les dernières données de l'Insee (2021), les femmes assument une part disproportionnée du travail domestique non rémunéré. En moyenne, les femmes consacrent près de 2h30 par jour aux tâches ménagères, tandis que les hommes y consacrent environ 1h30. A ce fardeau domestique, s’ajoute le soin aux enfants. Les mères, qu'elles soient actives sur le marché du travail ou non, sont souvent celles qui en assument la responsabilité principale. En effet, selon l'Insee, en 2021, les femmes consacraient en moyenne 3h40 par jour aux activités liées aux enfants, contre seulement 2h pour les hommes. Cette disparité souligne le maintien des stéréotypes de genre associant les femmes au rôle principal de pourvoyeuses de soins dans le cadre familial.

Une dimension cruciale des inégalités sexuées dans la sphère domestique réside également dans la gestion du temps. Les femmes, même lorsqu'elles travaillent à temps plein, sont souvent confrontées à une pression temporelle accrue en raison de la « double charge de travail ». La notion de double journée de travail (Balbo, 1978) renvoie à la réalité selon laquelle les femmes, même après avoir accompli leur journée de travail rémunéré, assument une part substantielle des responsabilités domestiques et familiales. Cette différence temporelle substantielle souligne une asymétrie persistante dans la répartition des responsabilités liées au foyer, créant ainsi une pression temporelle additionnelle pour les femmes.

Cette pression temporelle impacte la capacité des femmes à consacrer du temps à leurs propres activités de loisirs, à l'éducation, ou à des opportunités professionnelles supplémentaires. En outre, cette pression peut influencer négativement la qualité du temps familial, réduisant les moments de détente et de partage entre les membres de la famille.

Cependant, cette charge additionnelle, souvent invisible sur le plan statistique du travail rémunéré, se traduit non seulement par une quantité significative d'heures consacrées à des activités non rémunérées une fois de retour à la maison, mais également par une préoccupation et une anticipation constante de cette organisation. La « charge mentale », concept développé en 1984 par Monique Haicault et rendu populaire par les médias ces dernières années, implique que la séparation entre l’univers privé et l’univers professionnel n’est pas faite d’une frontière bien définie, mais comme une articulation permanente des deux univers. Ainsi, « la double journée de travail ne consiste pas simplement à s’y replonger au retour au domicile, elle se vit et s’effectue déjà dans l’expérience même de l’activité salariée » (Bessin, 2013).

Enfin, les recherches qui s’intéressent à l’impact du travail domestique sur la santé au travail soulignent toutes un impact accru pour les femmes (Krantz et Ostergren 2001). Ainsi, il a été démontré que la santé mentale et physique des femmes dépend de la totalité du temps consacré au travail, qu’il soit rémunéré (professionnel) ou non rémunéré (domestique et éducatif) (Blane et al. 2001 ; Ala-Mursula 2006). De plus, il existe, tant pour les hommes que pour les femmes, un lien négatif entre la pression subie et ressentie au travail et le sentiment de ne pas arriver à remplir son rôle parental et ménager, induisant un risque accru d’épuisement (Demerouti et al. 2004). En revanche, lorsque les tâches domestiques et éducatives sont mieux réparties entre les membres du couple, on observe un effet vertueux : le sentiment d’équité qui ressort de cette égalité des rôles dans l’espace privé « soulage le fardeau des femmes, (…) et réduit par là-même leur risque de dépression » (Coltrane 2000). Enfin, de manière plus générale, les recherches ont également montré que les effets des tensions entre vie professionnelle et vie familiale sont plus forts chez les femmes (Canivet et al. 2010 ; Becque 2019).

Dans ce contexte, on peut se demander comment le travail de nuit influence la répartition du fardeau domestique et du travail familial. Le travail de nuit participe-t-il à augmenter ou réduire les inégalités domestiques ? Comment les travailleuses de nuit gèrent-elles cette double charge de travail ? Quelle fatigue cela engendre-t-il et quel impact cela a-t-il à la fois sur les relations familiales, mais également sur les pratiques professionnelles ? Ainsi dans la mesure où le milieu professionnel est très féminisé et où la majorité des femmes assume une charge domestique et éducative supérieure à celle de leur conjoint, cette étude sociologique sur le travail de nuit, réalisée dans le cadre de la recherche MARIENAIE, intègre une analyse différenciée de l’expérience de la micro-sieste instaurée dans le service de réanimation.

Ainsi, à travers le volet qualitatif de la recherche MARIENAIE, il s’agit d'explorer, dans une approche holistique, les représentations sociales de la sieste en tenant compte de l’organisation personnelle mise en place pour gérer le travail de nuit, et d'analyser la manière dont cette pratique s'inscrit dans l'organisation professionnelle et ses normes selon la situation familiale de chacun et chacune.

Le présent rapport rend compte de cette recherche en trois parties.

  • Une première partie présente la méthodologie mise en œuvre.
  • Une seconde partie présente l’organisation personnelle et professionnelle afin de saisir les éléments clefs de l’identité professionnelle et sociale des travailleurs et travailleuses de nuit.
  • Une troisième partie rend compte du rapport à la sieste et de sa pratique dans le cadre du travail en regard des enjeux organisationnels présentés dans la partie précédente.

La conclusion du rapport consiste en la présentation de quelques préconisations pour accompagner l’instauration des micro-siestes dans le service de réanimation, mais aussi plus largement dans les autres services de l’hôpital.


Méthodologie

Afin de répondre aux objectifs du volet qualitatif de la recherche MARIENAIE, nous nous sommes appuyés sur trois outils classiques du recueil de données qualitatives : l’observation directe, l’entretien collectif et l’entretien semi-directif individuel.

Chacun de ses outils apporte des données spécifiques et c’est par le croisement de ces données que l’analyse prend une portée holistique.

L’observation directe

Le recueil de données qualitatives a débuté par des séquences d’observation directe du travail de nuit en réanimation. L’objectif était double, il s’agissait d’une part de comprendre le fonctionnement d’un service de réanimation et de « vivre » le travail de nuit. D’autre part, d’appréhender finement l’organisation professionnelle et social de cet espace total.

L’observation directe permet une approche immersive et contextualisée permettant au chercheur de saisir les nuances subtiles et les dynamiques sociales complexes qui échappent parfois à d'autres méthodologies. L'observation permet au sociologue de capturer les interactions sociales telles qu'elles se déroulent naturellement, révélant des rituels, des codes non verbaux et des hiérarchies implicites au sein d'un groupe ou d'une communauté (Goffman, 1973) et de comprendre, à travers une perspective inégalées, les pratiques sociales et les mécanismes informels qui structurent la vie quotidienne d'un groupe de l’intérieur (Becker, 2002).

L’observation permet également, et c’est un point fondamental de la recherche qualitative, au chercheur de se défaire des biais potentiels introduits par ses pré-notions, c’est-à-dire des connaissances profanes et nécessairement simplifiées d’une réalité sociale. L’observation favorise ainsi une approche plus objective et authentique dans l’analyse des données (Whyte, 1984).

Dans le domaine hospitalier, l'observation a été fréquemment utilisée pour explorer les interactions complexes au sein des établissements de soins (Arborio, 2007). Par exemple, A. Strauss et de B. Glaser s’appuient sur l'observation directe dans des services de soins palliatifs pour explorer les interactions entre le personnel médical, les patients et leurs familles en fin de vie. Cette approche a permis aux chercheurs de saisir la manière dont les acteurs sociaux négocient et construisent le sens de la mort au sein de l'institution hospitalière (Glaser & Strauss, 2017(1965)).

Plus près de nous encore, le sociologue Jean Peneff, dans sa recherche sur le travail dans un service d’urgence, mobilise l’observation pour saisir les tensions, les décisions rapides et les enjeux organisationnels qui caractérisent cet espace de travail spécifique et contraignant (Peneff, 1992).

Ces études nous permettent de constater l'efficacité de l'observation directe pour dévoiler les intrications sociales, tout en nous familiarisant avec l’environnement spécifique de la réanimation et du travail de nuit.

La sociologue en charge de réaliser le volet qualitatif de la recherche MARIENAIE n’est familière ni de cet univers professionnel, ni du travail de nuit. Il était ainsi important de pouvoir expérimenter, non pas les gestes professionnels, mais a minima la préparation ante d’une nuit dans un univers professionnel, la résistance à la fatigue et le retour à un rythme diurne. Ce faisant, l’observation directe aura permis de soulever des interrogations, d’observer la fatigue dans les corps, les stratégies conscientes et inconscientes pour rester éveillées et les différentes façons d’être travailleur et travailleuse de nuit.

Ainsi, 5 nuits d’observations ont été réalisées en juillet 2022, dont 1 avant le début de l’expérimentation MARIENAIE. L’arrivée et le départ du chercheur se sont fait aux mêmes horaires que les équipes dans le but d’éprouver la fatigue du travail de nuit. Bien sûr, la fatigue ressentie par le chercheur n’est pas la même que celle des soignantes et soignants qui assument en plus du fait de rester éveiller, une charge de travail conséquente qui s’accompagne souvent de stress. Ce faisant, le chercheur a pu appréhender les routines, les règles sociales qui régissent les interactions, les subtilités des pratiques professionnelles, tout cela en tenant compte de l’organisation temporelle.

Fin janvier 2023, une nouvelle nuit d’observation a également été réalisée, il s’agissait avant tout d’appréhender par l’observation d’éventuels changements dans les routines préalablement observées, changements que l’on aurait pu alors questionner comme la conséquence de l’instauration des micro-siestes.

Lors des observations, des notes ont été prises dans le carnet de recherche. Ont notamment été consignés des schémas de lieu, des descriptions d’interactions entre soignants ou entre soignant et chercheur, des descriptions d’occupation. Aucune donnée concernant les patients n’a été consignée, le chercheur n’a rencontré ni patient, ni famille et n’est à aucun moment entré dans les chambres.

Les entretiens collectifs

En amont du déploiement des micro-siestes, trois entretiens collectifs ont été organisés sous la forme de focus group. Cette forme d’entretien collectif consiste à structurer des échanges en groupe sur certains thèmes en lien avec les hypothèses ou les besoins de la recherche. Le recours à cet outil permet de recueillir des données riches et complexes, tout en observant la dynamique de groupe et la constitution de discours, ou de positions, communes. Cette méthode présente plusieurs avantages.

Tout d'abord, les entretiens collectifs permettent de générer une diversité d'opinions et de perspectives au sein d'un même groupe, offrant ainsi une compréhension approfondie des différentes expériences et interprétations sociales d'un phénomène donné (Wieviorka, 2021 (1991)). Les focus groups sont également reconnus pour leur capacité à stimuler le dialogue et l'interaction sociale, créant ainsi un environnement propice à l'émergence de nouvelles idées et perspectives, mais aussi à l’approfondissement des réflexions individuelles (Krueger, 1994). Enfin, les entretiens collectifs facilitent l'observation des interactions sociales et des influences mutuelles entre les participants, fournissant ainsi un aperçu de la construction sociale des opinions et des normes (Corbin & Strauss, 2014).

Deux objectifs étaient assignés aux entretiens collectifs étaient de recueillir des données permettant d’appréhender les pratiques du « bon professionnel », ici du soignant travaillant de nuit en réanimation, c’est-à-dire à la fois les pratiques sur le lieu de travail, mais également les pratiques préparatoires à l’exercice des fonctions professionnelles. Également, le chercheur souhaitait aborder au cours des entretiens collectifs les représentations de la sieste et les attentes organisationnelles vis-à-vis de la recherche MARIENAIE. Les entretiens collectifs se sont déroulés avant le déploiement de l’expérimentation, ils ont rassemblé des infirmiers et des aides-soignants, hommes et femmes, d’équipes diverses et ont duré en moyenne 1h30.

Les entretiens semi-directifs

Le recours aux entretiens individuels en sociologie du travail et au sein des institutions hospitalières se justifie par la nécessité de plonger au cœur des perceptions individuelles, des préoccupations personnelles et des dynamiques organisationnelles. Cette approche qualitative offre la profondeur d'analyse nécessaire pour explorer les expériences subjectives des acteurs au sein de ces contextes spécifiques. Nous avons opté pour la réalisation d’entretiens sous la forme semi-dirigés. L’entretien semi-directif se distingue de l’entretien libre et de l’entretien directif par son équilibre entre la structure prédéfinie des questions et la flexibilité permettant aux participants de s'exprimer librement. Cet outil, qui permet donc de s’adapter aux spécificités de chaque situation individuelle, a la capacité de susciter des réponses détaillées et réfléchies, permettant ainsi d'explorer en profondeur les perspectives des participants (Blanchet & Gotman, 1992) (Combessie, 2007). La souplesse de sa mise en œuvre favorise l’émergence de discours spontanés, tout en permettant au chercheur de maintenir une orientation spécifique pour répondre aux objectifs de recherche (Merriam & Tisdell, 2015).

Dans le cadre du volet qualitatif de la recherche MARIENAIE, l’entretien semi-directif s’avère pertinent dans la mesure où il permet d'explorer les constructions de sens individuelles, la complexité des expériences vécues et les perspectives éthiques des enquêtés (Gilligan & Kwiatek, 2019). Dans le domaine hospitalier, les entretiens semi-directifs ont été largement utilisés pour explorer les expériences des professionnels de la santé. Anne-Marie Arborio, dans son ouvrage « Un personnel invisible », s’est par exemple appuyée sur des entretiens pour accéder aux expériences subjectives et souvent négligées des aides-soignantes au sein de la structure hospitalière. Cela lui a permis d’explorer les résistances et les stratégies déployées et de mettre en lumière les tactiques de résilience et les ajustements quotidiens pour faire face aux difficultés rencontrées par ces professionnelles. Enfin, les entretiens ont également permis de saisir comment les conditions de travail spécifiques dans les hôpitaux influent sur leur vie quotidienne et de dévoiler les aspects souvent ignorés des expériences professionnelles (Arborio, 2012). Pour saisir la pertinence de l’entretien dans une recherche portant sur les pratiques professionnelles, on peut également mobiliser les travaux du sociologue David Le Breton sur le rapport au corps des patients en fin de vie. Les entretiens qu’il réalise auprès de professionnels de santé, notamment des infirmières et des médecins, lui permettent de décrire leur perception des transformations corporelles chez les patients en fin de vie, et de mettre à jour les défis émotionnels et éthiques auxquels ces soignants sont confrontés dans leur interaction quotidienne avec la mort et la maladie.

En adoptant une perspective méthodologique similaire, les entretiens individuels semi-directifs nous ont permis d’examiner l'introduction de la micro-sieste dans le contexte du travail, en explorant leurs approches de la professionnalité, leurs expériences de la sieste au travail, leurs perceptions de la qualité de vie au travail et leur appréhension des ajustements organisationnels nécessaires.

Treize entretiens ont été réalisés avec des infirmières et des aides-soignantes. Le corpus est constitué de onze femmes et deux hommes qui ont été interrogés pour la majorité d’entre elles et eux sur leur lieu de travail, dans un bureau mis à disposition dans la partie administrative du service de réanimation. Deux entretiens ont eu lieu à distance par téléphone pour des raisons de disponibilité des enquêtées. Les entretiens, qui ont duré en moyenne 1h, ont eu lieu en juillet 2023, après une année d’expérimentation de la micro-sieste. Les entretiens ont été enregistrés, retranscrits et anonymisés. Eu égard au faible nombre d’enquêtés, et afin de préserver l’anonymat des propos, il ne sera pas fait de liens, au cours de l’analyse, entre les verbatims mobilisés dans l’analyse et des éléments d’identification du professionnel tenant ses propos. 

Enfin, les professionnels ayant accepté de participer n’utilisent pas tous et toutes les cocons mis à disposition pour réaliser les micro-siestes. C’était un élément important du recrutement des enquêtés : il s’agissait de pouvoir recueillir aussi bien des expériences positives que négatives afin d’appréhender au mieux les effets de l’expérimentation sur l’organisation professionnelle. Nous aurions souhaité interroger davantage d’hommes, ce qui n’a pas été possible. Ainsi, leur faible nombre limite la portée des analyses comparatives en termes de rapports sociaux de sexe. En revanche, la forte présence de femmes dans l’échantillon permet de questionner le lien entre le rôle social des femmes, dans une approche normative, et leur rapport au travail et à la sieste.

Analyses des données

Les données recueillies ont été analysées dans une perspective compréhensive qui met l'accent sur la nécessité de comprendre le sens que les individus attribuent à leurs actions et à leurs expériences au sein de la société. Cette approche permet de porter une attention soutenue aux expériences vécues telles qu’elles sont racontées par les professionnels. Il s’agit de saisir la manière dont les individus interprètent et donnent du sens à leur réalité sociale. Peter Berger et Thomas Luckmann ont mis en évidence la façon dont les individus créent et maintiennent des significations partagées à travers leurs interactions sociales, soulignant ainsi l'importance de comprendre ces processus dans l'analyse sociologique (Berger et al., 2006).

Considérant que les représentations et l’expérience de la sieste ne pouvaient pas, dans le cadre de cette recherche, être dissociée de l’expérience collective, notamment parce que l’expérimentation et le recueil de données se sont produits dans le cadre du travail des enquêtés, nous avons également mobilisé l’approche de l’interactionnisme symbolique telle que présentée par E. Goffman. Ce sociologue américain propose d’adopter une vision compréhensive en explorant comment les individus façonnent leurs identités et gèrent les impressions qu'ils donnent aux autres à travers des interactions dites symboliques. Cette approche, centrée sur les processus d'interprétation et de gestion de l'image sociale, enrichit la compréhension des dynamiques sociales en révélant la complexité des jeux symboliques qui se déroulent dans la vie quotidienne, ici donc sur le lieu de travail et dans le cadre de l’exercice de sa profession.

Cette double approche, compréhensive et interactionniste, permet de cerner la logique à l’intérieur du récit et d’appréhender par là-même les ressorts de l’expérience et d’en saisir les déterminants (freins et leviers).


  1. 1.Travailler de nuit

Le travail de nuit, ancré dans divers secteurs cruciaux tels que la santé, l'industrie, et les services d'urgence, demeure une réalité incontournable de notre société contemporaine. Alors que les recherches en santé ont largement exploré les conséquences physiologiques du travail de nuit, mettant en évidence des préoccupations majeures telles que les perturbations du sommeil, les risques pour la santé et la santé mentale, il subsiste un domaine sous-exploré : l’impact sur la vie sociale des professionnels. Bien que les investigations médicales et épidémiologiques aient apporté des données précieuses sur les effets individuels du travail nocturne, les implications du travail de nuit s'étendent au-delà des changements biologiques individuels pour influencer les dynamiques sociales. En effet, le travail de nuit, en particulier dans des secteurs critiques tels que la réanimation, ne se limite pas à un simple décalage horaire, mais engendre des implications profondes tant sur le plan professionnel que personnel.

De nombreux travaux de recherche tant en santé, qu’en psychologie ou encore en sociologie ont questionné ces implications. Les travaux de Folkard et Lombardi ont, par exemple, mis en évidence les perturbations du rythme circadien et les impacts sur la performance cognitive, soulignant l'importance d'une gestion adaptée du travail nocturne (Folkard et al., 2006). Ou encore, Gadbois et Dumont décrivent les ajustements chronobiologiques nécessaires pour optimiser la santé des travailleurs nocturnes, soulignant ainsi les enjeux cruciaux liés à cette modalité d'emploi (in Barthe et al., 2004). Et plus spécifique au domaine de la santé, on peut citer entre autre les études de Aisbett et Wolkow qui ont mis en évidence les défis associés à la fatigue chronique, aux troubles du sommeil et aux risques accrus d'erreurs médicales chez les travailleurs nocturnes, soulignant ainsi la nécessité d'une organisation du travail qui prend en compte ces réalités (Wolkow et al., 2016).

Cependant, peu de travaux se sont penchés spécifiquement sur la manière dont les soignants s'organisent au sein d’un service de réanimation, mais aussi comment ils se préparent à assurer leur service de nuit. Ainsi, cette partie vise-t-elle à éclairer ces dynamiques complexes et souvent méconnues en portant une attention particulière aux mécanismes organisationnels et aux stratégies individuelles déployées par les soignants et les soignantes du service de réanimation. Nous verrons dans un premier temps comment les professionnels abordent le travail de nuit dans sa globalité, puis nous décrirons plus particulièrement l’impact du travail de nuit dans la vie familiale et personnelle des professionnels du service de réanimation.

Devenir et être soignant de nuit

Les recherches sociologiques francophones et anglophones apportent des éclairages riches et nuancés sur l'organisation du travail de nuit et ses implications sociales. En effet, le travail de nuit n’est pas un travail comme les autres. Les travaux sont nombreux à avoir démontré son effet sur la santé en général, mais aussi plus particulièrement sur le rythme circadien naturel dont la perturbation peut entraîner des troubles du sommeil, des problèmes digestifs et d'autres effets négatifs sur la santé (Czeisler et al., 1999). D’autres travaux ont souligné l’impact du travail de nuit sur la fatigue en lien avec le stress accru causé par le travail de nuit, notamment dans les services hospitaliers, et l’effet sur la santé mentale. Enfin, on peut également citer l’impact du service nocturne de 12h. En effet, l'accumulation de facteurs de stress peut avoir des répercussions significatives sur la santé mentale des soignants travaillant de nuit. Des études, comme celle de Geiger-Brown et Trinkoff indiquent que le travail de nuit est associé à un risque accru de troubles de l'humeur, de dépression et d'autres problèmes de santé mentale, mais aussi d’erreurs médicales du fait de la baisse de vigilance et de la fatigue occasionnée. Elles soulignent l’urgence à trouver des solutions organisationnelles pour ne pas abandonner le service de 12h (Geiger-Brown & Trinkoff, 2010a, 2010b).

Face aux spécificités et aux exigences de ces postes, le code du travail prévoit une réglementation spécifique, devenue identique pour les hommes et les femmes depuis 2001 comme nous l’avons déjà mentionné dans l’introduction. Le code du travail prévoit notamment une surveillance médicale accrue des travailleurs de nuit, une durée maximale du travail de nuit sur 24h et des repos compensateurs. Cependant, l’organisation intrinsèque du travail ne fait pas l’objet d’une réglementation nationale, elle est laissée à l’appréciation des employeurs, et parfois des accords de branche. Ainsi, aucune formation ou action de sensibilisation aux « bons gestes » du travail de nuit n’est obligatoirement dispensée avant la prise de poste, et les conseils pour se préparer à exercer sa profession dans un cadre connu pour être davantage fatiguant et stressant dépend, outre le rendez-vous avec la médecine du travail, en grande partie de l’entourage des nouveaux salariés.

Au sein des équipes de réanimation, on observe ainsi pour la plupart des professionnels des situations d’ajustement au travail de nuit souvent postérieur à la prise de poste, parfois de quelques semaines, parfois de plusieurs années.  Lorsqu’ils se produisent tardivement, ces ajustements sont le fait d’un changement important du mode de vie du soignant, généralement l’arrivée d’un enfant ou la survenue d’un événement de santé ou simplement lié au vieillissement et ses difficultés de récupération.

« On a toutes plusieurs années d'expérience de nuit.  Et on se rend bien compte que plus on vieillit, plus on a du mal à récupérer. »

Parmi les professionnels interrogés, tous n’ont pas débuté le travail de nuit au sein du service de réanimation. Les expériences nocturnes sont assez diversifiées : des nuits en centre médico-social, dans des services médicaux ou chirurgicaux, au sein du CHD ou dans d’autres hôpitaux...

La plupart des professionnels expliquent n’avoir pas particulièrement préparé leur première nuit de travail en tant que soignant. Une minorité, qui avait reçu des conseils de la part de proche ou de tuteurs, explique avoir essayé de dormir durant l’après-midi pour anticiper la fatigue, et ce avec plus ou moins de succès. Les appréhensions qu’ils ont pu avoir face à la nouveauté du travail de nuit portaient, pour certains d’entre eux se définissant comme des gros dormeurs, sur leur capacité à rester éveillés et pour tous, sur leur capacité à tenir 12h de travail d’affilé, avec finalement peu de différence perçue à ce moment-là entre 12h en continu de jour ou de nuit.

« Avant de faire [les nuits], c'était les 12 heures que j’appréhendais, surtout. Et puis, le changement de journée. Au début, ça s'est bien passé, parce que je trouvais qu'il y avait pas mal de repos. »

Au fur et à mesure des nuits travaillées, et notamment lorsque les enquêtés se sentent vieillir, on observe la mise en place d’une routine formalisée, visant à optimiser à la fois l’endurance et la gestion du quotidien. Ainsi, cette professionnelle en activité depuis une vingtaine d’année qui explique la facilité avec laquelle elle enchaînait les nuits au début de sa carrière en opposition avec la nécessité de modifier son organisation en lien avec l’apparition de difficultés à récupérer la fatigue. Ou encore cette professionnelle, arrivée depuis peu dans le service, et qui au bout de quelques semaines a décidé, pour sa santé, sa sécurité, et le bien-être de ses proches, d’organiser son temps personnel en fonction du travail de nuit. Elle explique qu’au début de son contrat, elle voulait tout organiser, être présente et anticiper et raconte s’être aperçue assez rapidement que ce ne serait pas raisonnable. Depuis, elle déclare « quand je travaille, c’est mon mari qui gère tout ». D’autres expliquent qu’ils ne prévoient rien ou ne font rien (comprendre aucune activités domestiques) durant la journée entre deux nuits afin de favoriser la récupération.

L'adaptation aux rythmes sociaux alternatifs est présenté dans les discours comme un défi constant face à l’organisation et au rythme social ordinaire. Les recherches, bien que rares sur cette question, montrent la nécessité d’adapter l’ensemble de son organisation personnelle pour mieux affronter les nuits de travail et limiter leur impact aussi bien sur la santé que dans la sphère sociale. En effet, les travailleurs de nuit doivent jongler avec des horaires décalés et concilier leurs obligations professionnelles nocturnes avec les attentes sociales diurnes. Cette adaptation exige une gestion habile des relations familiales, sociales et professionnelles dans un environnement où les horaires traditionnels ne s'appliquent pas. Devenir travailleur de nuit revient à construire une subjectivité spécifique, qui influence la manière dont ils interagissent avec le monde qui les entoure.

Parmi les professionnels interrogés, certains ont suivi une formation spécifique au travail de nuit. Les changements d’organisation et la meilleure compréhension des phénomènes liés au travail de nuit ressortent comme très positives : suite à cette formation, les soignants concernés expliquent avoir pris conscience de leurs mauvaises préparations, ou mauvaises habitudes et avoir changé leur façon de faire, avec un effet positif sur leur endormissement, leur fatigue et leur capacité à se recaler plus facilement sur un rythme ordinaire.

« Après toutes ces années, j'ai aussi fait une formation du personnel soignant de nuit, qui est pour moi géniale à faire. C'est vraiment très intéressant. Et du coup, je leur [aux collègues] dis que j'ai fait la formation. Voilà, chacun applique et adapte pour soi. […] Et moi, j'ai appris avec la formation que sur le petit déjeuner de 4-5 heures du matin, il faut prendre des sucres lents, il faut prendre des protéines […] Voilà, pour que, vraiment, ce soit un vrai encas qui nous tienne juste pour réveil de 12h30-13h. Oui, c'est un peu comme d'autres repas du soir, en fait. C'est un décalage. »

Si la formation apporte une validation, une légitimité à certaines pratiques plus ou moins intuitives comme ne pas prendre trop la lumière avant de rentrer se coucher, sortir prendre l’air entre deux nuits, elle est trop rarement suivie pour être le véritable espace d’adoption des bonnes pratiques. Ainsi, la mise en place d’un mode de vie, d’une organisation compatible avec les exigences du travail de nuit et les besoins de récupération se font donc davantage à travers l’expérience et les échanges avec les collègues et les interactions au cours des nuits travaillées. C’est donc au travers de ces interactions que va se produire l’intériorisation, d’habitudes adaptées au travail de nuit. C’est alors dans l’espace professionnel que ces nouvelles habitudes vont être validées, notamment lorsqu’elles entrent en conflit avec des normes sociales dominantes. En effet, le fait de ne rien faire en journée et en semaine, de ne pas s’occuper de préparer le repas ou de faire les courses alors que l’on n’est pas sur le lieu de travail contrevient aux usages sociaux et aux représentations sociales ordinaires. La présence au domicile ne signifie pas la disponibilité, et c’est un des éléments que les professionnels doivent intérioriser.

« [les proches pensent ] qu'on ne travaille pas souvent et qu'on n'est quand même jamais disponibles. C'est-à-dire que quand ils nous appellent soit on est au travail, soit on dort. Puisqu’on fait les deux. Finalement, qu’on n'est pas souvent au travail, mais qu’on n'est pas souvent joignables. Finalement, ça leur pose plus problèmes qu’à moi. »

« Alors après, c'est vrai qu'au niveau de la vie perso, quand les proches ne sont pas dans le milieu, ils ont l'impression qu'on est toujours en congé. Comme on est en douze heures, c'est vrai que quand tu regardes, en fait, t'es que 13 jours au travail. Oui, mais je fais mon nombre d'heures, mais c'est vrai que c'est un peu perçu... Nous, on sait ce qu'on fait, mais après, c'est vraiment la perception des gens autour qui est un peu différente parce que c'est sûr qu'il y a beaucoup de repos, mais après, quand on y est, on y est. » 

Ainsi, devenir travailleur de nuit, et travailleur de nuit en 12h, représente bien plus qu'une simple adaptation des habitudes de sommeil ; elle équivaut à une immersion profonde dans un univers socio-professionnel spécifique. Sur le plan sociologique, cette transition implique une socialisation particulière, la maîtrise de nouvelles normes et habitudes, ainsi que l'intégration dans une communauté professionnelle nocturne aux valeurs spécifiques.

La socialisation professionnelle nocturne est un processus par lequel les individus apprennent à gérer leur vie quotidienne en fonction des exigences du travail de nuit. Cette adaptation va au-delà du simple réajustement des horaires de sommeil ; elle inclut la compréhension des dynamiques propres à cet environnement de travail, des attentes spécifiques et des modes de fonctionnement particuliers au sein de cette communauté professionnelle.

Les normes et les valeurs associées au travail de nuit sont souvent distinctes de celles du travail diurne. Les travailleurs nocturnes développent des routines et des habitudes qui répondent aux exigences du contexte professionnel nocturne. Ces normes informelles guident le comportement au travail, mais aussi lors de la préparation au travail.

Les travaux de Pierre Bourdieu permettent de bien saisir ce phénomène d’habituation à un autre rythme social et professionnel que celui qui prévaut pour l’ensemble de la société. La non-conformité aux usages sociaux, telle que le fait de ne rien faire en journée et en semaine sans être au travail, peut être analysée à travers le prisme du capital culturel et social. Devenir travailleur de nuit implique une modification de l’habitus par l’internalisation des normes et des comportements sociaux spécifiques à leur nouvelle organisation professionnelle. Ainsi, le non-travail domestique en journée semble en contradiction avec les attentes sociales ordinaires que l’on peut interpréter comme une manifestation de l'habitus façonné par l’expérience professionnelle. Adopter un rythme de vie en décalage avec les normes traditionnelles participe à la constitution d’un capital culturel spécifique, qui influe sur leur vision du monde et sur la manière dont ils accordent de la valeur à certaines pratiques.

Ainsi, en travaillant de nuit, les enquêtés acquièrent une vision alternative de la valeur du temps en dehors du travail. Leur conception du temps et des activités est alors influencée par l’organisation professionnelle, participant à créer un sentiment de décalage avec les autres membres de la société. C’est ce phénomène qui explique en partie le fait que les soignants et soignantes interrogées témoignent tous et toutes d’un sentiment de décalage par rapport à leurs proches et leurs amis. Nous y reviendrons.

En outre, le capital social, c'est-à-dire les réseaux de relations sociales, joue également un rôle dans la légitimation de ces pratiques non conformes. Si les proches, y compris les collègues, partagent des valeurs similaires au sein de leur groupe social, cela renforce leur habitus et leur permet de se sentir validés dans leurs choix de vie, même s'ils divergent des normes sociales plus larges.

« [Une proche] sait très bien ce que c'est que le travail de nuit. Donc, du coup, elle n’a jamais rien dit. Elle est plutôt très compréhensive là-dessus. […] on me demande juste, ça va, t'as bossé ? Ouais, ouais, je suis un peu fatiguée. Bon, si tu veux aller coucher un peu, tu dis. Enfin, voilà, c'est plus ça, quoi. Elle est plutôt respectueuse de ma fatigue. »

Cette impression d’être et de vivre quelques fois à contre-courant crée alors un sentiment d'appartenance à une communauté spécifique, renforcé dans le cadre de notre enquête par la spécificité du service de réanimation. En effet, ce service cumule les singularités : travail en 12h, alternance jour/nuit, soins considérés comme très techniques et régulation organisationnelle à l’échelle nationale. Autant d’éléments qui favorisent l’émergence de ce sentiment d’appartenance, qui contribuent à la construction de normes partagées et qui renforcent l'identité collective des travailleurs nocturnes.

Devenir travailleur de nuit n'est pas simplement un ajustement des horaires de sommeil, mais un processus de socialisation profondément ancré dans la culture et les normes du travail nocturne, à l’hôpital et au sein de ce service de réanimation. C'est un processus social qui façonne la construction collective d'une identité professionnelle, mais également le mode de vie et le rapport à la famille.

Le travail de nuit et la famille

Le travail n’est qu’un aspect délimité et circonscrit de la vie d’un individu. Aussi, comprendre l’impact du travail de nuit conduit à interroger l’ensemble des autres aspects qui concourent à l’expérience. Travail et vie familiale sont deux facettes de la vie sociale qui sont intriquées, peut-être plus que tout autre. En effet, les identités sociales sont construites sur la référence à un genre, auquel se greffent les normes, rôles et les rapports sociaux de sexe et sur la référence à une profession, auquel nous associons un ensemble d’habitus et de capitaux culturel et social. Ainsi, afin de saisir les effets d’un changement organisationnel du travail sur le bien-être des salariés et sur leurs pratiques professionnelles, il semble pertinent de comprendre comment se fait et se vit l’articulation de ces deux sphères.

L’organisation du travail dans le service de réanimation amène les professionnels à alterner des services de douze heures de jour et de nuit. Les contraintes sont donc triples : on retrouve logiquement les contraintes du travail de nuit et également celles d’un travail en horaire atypique du matin, mais aussi celles d’un emploi du temps professionnels variable et variant au cours de l’année. Le professionnel doit donc apprendre à concilier ces contraintes professionnelles avec ses contraintes sociales et familiales. De manière générale, le travail en horaire atypique comme il s’exerce au sein du service de réanimation engendre des perturbations de la vie familiale du fait de la désynchronisation des activités et du rythme de vie et de l’alternance des prises de service qui conduit à adapter en permanence l’organisation familiale.

Les analyses sociologiques de ces dimensions se heurtent aujourd’hui à une faible activité scientifique. En effet, si sur ces questions, la littérature scientifique récente est peu prolixe, les dernières données dont on dispose, que ce soit sur la sociologie de la vie familiale ou sur la sociologie du travail de nuit, permettent de penser que les évolutions sociétales, relativement faibles en la matière, n’ont pas rendu totalement caduques les résultats des recherches réalisées dans la dernière moitié du 20ème siècle. Néanmoins, il faut prendre avec prudence les descriptions des partages des tâches ou encore de l’organisation ménagère car si les dernières données de l’INSEE soulignent toujours une inégale répartition des tâches domestiques, le temps moyen consacré par les femmes à ces tâches a diminué, notamment du fait de l’augmentation générale de leur temps de travail. Également, il faut aussi garder à l’esprit que les représentations sociales du rôle du père ont évolué ces dernières années et si cela n’a pas révolutionné les organisations familiales, les pères sont davantage présents auprès des jeunes enfants depuis le début du 21ème siècle.

Ainsi, en 1965, décennie où les femmes des classes moyennes et supérieures étaient plus souvent mère au foyer que travailleuse, les travailleurs et travailleuses de nuit (plus rares à l’époque mais pas inexistante, notamment dans le secteur de la santé) déclarent à 66% que l’alternance les gêne dans leur vie familiale plus que dans tout autre domaine (Maurice, 1965). Travailler de nuit, c’est faire le choix entre adapter son propre rythme à celui de la famille, qui lui s’inscrit dans un rythme normalisé, ou soumettre le rythme de la famille au rythme de son activité professionnelle : retarder son coucher pour préparer les enfants pour l’école ou laisser le conjoint gérer ? Raccourcir la durée d’endormissement pour préparer le dîner ou laisser la famille s’organiser ? Risquer de mal dormir ou contraindre les enfants à rester silencieux ?

« Ensuite, je rentre chez moi, je dîne, avec, bien souvent, les enfants et mon mari m'attendent, donc on dîne. Donc, vers 21h15, 21h30, on a tout fini. Et moi, je suis couchée à 21h45, 22h maximum, et je me relève à 5h15. »

 

« Si c'est le week-end, j'essaie de me lever vers 13h, 13h30. Comme ça, je mange le repas avec mes enfants et mon mari. En général, je retourne me coucher après. Je refais une sieste l'après-midi. »

             

Ces deux extraits d’entretiens autour de la gestion du repas qui est culturellement en France un moment partagé en famille illustre la dualité des adaptations des emplois du temps. Cependant, l’adaptation des horaires n’est qu’un aspect de l’impact du travail de nuit. Le travail de nuit et en alternance nécessite d’adapter et de réorganiser l’ensemble des activités qui sont traditionnellement – entendre ici pour les personnes travaillant de jour – réalisées le soir après le travail et les jours de week-end.

« Ça nous amène de la fatigue, parce qu'à la fin, on a souvent fait deux jours, des fois trois jours, donc à la fin, on est fatigué, mais à côté de ça, on a quand même énormément de jours de repos et ça nous permet vraiment d'avoir du temps en dehors du travail. Je trouve beaucoup plus que quand je faisais en 7h50, des fois, il y avait cinq jours de travail, un repos sec, on recommençait trois jours. En fait, sur les journées de travail, quand on est du matin, on peut penser qu'il y a l'après-midi, mais on finit les 14h30, 15h, après 16h, il faut aller chercher les enfants à l'école. Finalement, il n'y a pas tant de temps que ça. Alors que là, en douze heures, que ce soit pour les rendez-vous médicaux, pour le temps personnel, pour les enfants, je trouve que c'est bien. »

Choisir un travail de nuit, qui plus est en 12h est un moyen de concilier les temps contraints du travail et les temps contraints familiaux. En effet, le travail de nuit est souvent présenté comme avantageux par les femmes qui font le choix, par nécessité économique ou par volonté professionnelle, de travailler à temps plein tout en ayant des enfants. Comme en témoigne l’extrait ci-dessus, l’organisation du temps de travail, c’est-à-dire à la fois le fait qu’une partie soit réalisée la nuit et que le service soit en 12h, permet de faciliter certains aspects de la vie familiale et personnelle. Profiter des heures creuses dans les magasins ou à la piscine, obtenir des rendez-vous médicaux ou administratifs avec plus de facilité. Mais également, passer plus de temps avec les enfants :

« Finalement, les enfants se sont habitués. Et finalement, ils sont très contents parce que je suis plus souvent à la maison aussi. »

Choisir un poste de nuit est une stratégie de conciliation des temps sociaux, stratégie qui se retrouve dans les métiers industriels, mais également dans les métiers de la santé :

« En fait, j'ai eu un congé parental […]. Ensuite, j'ai repris, donc par rapport à mes enfants, un travail de nuit, mais à [structure médico-sociales]. »

Si dans les métiers peu qualifiés (Lambert & Langlois, 2022), le travail de nuit est un moyen de concilier les contraintes économiques et la gestion des tâches domestiques, plus souvent assurées par les femmes des familles de milieu populaire, dans le cadre des professions paramédicales, on y trouve également un moyen de concilier la vie familiale, dont les contraintes sont davantage partagées, et la vie professionnelle tout en développant des compétences techniques souvent mises en avant dans les discours.

L’organisation du travail en 12h avec alternance des jours et des nuits semblent donc un compromis acceptable quelles que soient, finalement, les raisons qui amènent à travailler dans le service de réanimation. Néanmoins, l’atypicité des horaires de travail nécessite une adaptation de l’organisation personnelle et familiale. Or, si les représentations sociales des rôles parentaux ont beaucoup évolué ces trente dernières années, liées notamment à la diversification des formes familiales et à la massification de l’emploi féminin qualifiée, il n’en reste pas moins que les inégalités de répartition des tâches domestiques et éducatives perdurent entre les mères et les pères (Cartier et al., 2021; Pailhé et al., 2022).

Si le travail de nuit a un impact sur la santé de tous les travailleurs, hommes comme femmes, ces dernières assument donc une grande partie du travail familial et domestique. Cette réalité sociale entraîne une plus grande difficulté pour les travailleuses de nuit à organiser leur temps hors travail de façon à optimiser la récupération, d’autant plus quand les enfants sont jeunes.

Le travail de nuit exerce une pression particulière sur le rôle social des mères, car il influence non seulement leur engagement dans la sphère professionnelle, mais aussi leur capacité à assumer les responsabilités familiales et parentales. Ainsi, une recherche française menée en 1981 par Charles Gadbois (Gadbois, 1981) entend saisir alors les ajustements opérés par 848 professionnelles de santé (aides-soignantes et infirmières). Il décrit ses ajustements et en conclue notamment que le travail de nuit de ces femmes entraîne une limitation du temps consacré au sommeil, le sommeil pouvant alors de comprendre comme une variable d’ajustement. Il décrit comment ces professionnelles s’organisent pour rentrer à temps du travail et préparer les enfants pour l’école avant de se recoucher quelques heures. Mais également, à une époque où les cantines scolaires sont moins fréquentées, comment elles organisent le déjeuner : aller chercher les enfants à l’école, les faire déjeuner, les ramener à l’école, se recoucher. A cette époque déjà, Charles Gadbois décrit une implication plus importante qu’à l’ordinaire des pères qui ont, plus que dans les familles à horaires typiques ou avec un seul actif, la responsabilité de la gestion des enfants le soir. Il écrit d’ailleurs que le travail de nuit des mères empêche les pères de sortir et de réaliser leurs activités de loisirs et qu’ils se retrouvent contraint de réaliser une partie du rôle dévolu à la mère. Si une partie des conclusions de cette recherche peuvent aujourd’hui faire légèrement sourire, il n’en reste pas moins que les mécaniques sociales permettant la gestion des enfants qu’elle décrit restent, elles, inchangées comme en témoigne ces extraits d’entretien :

« L’organisation de la famille, ça me convient. […][Travail de jour] Le matin, je peux voir mes enfants. Le soir, je rentre […] on peut encore manger ensemble. Quand je suis de nuit, je peux les récupérer à l’école, le matin quand j’arrive, je les réveille, on petit-déj et je les accompagne à l’école. [Les enfants plus jeunes] ont fait très peu de crèches. Très peu de garderies. […] Donc, en fait, je pense que j'ai beaucoup rogné mon sommeil. »

Ce type d’organisation, désignée sous le concept d’organisation en relais s’appuie sur la capacité des femmes à anticiper les plannings et à mobiliser un réseau d’aide quand le relais père/mère ne suffit plus à gérer les enfants (Bressé et al., 2007).

« Quand je ne travaille pas, c'est moi qui fait. Quand je travaille, si j'ai le temps de préparer à l'avance, en général, c'est ce que je fais. Je prépare deux ou trois plats d'avance pour le soir et le lendemain. Et après, mon mari gère le reste. […] Quand je ne peux pas, il fait. »

Ce dernier extrait est particulièrement intéressant pour illustrer le concept de charge mentale, ce travail domestique plus ou moins invisibilisé. En effet, cette professionnelle se montre satisfaite de l’équilibre trouvé avec son conjoint dans l’organisation du travail familial et domestique. Elle peut s’appuyer sur une participation accrue de son mari lorsqu’elle fait ses services de 12h. Néanmoins à plusieurs reprises dans son discours, on retrouve des marqueurs syntaxiques soulignant qu’elle en garde la responsabilité et la maîtrise. Ici, elle explique préparer à l’avance, quand elle le peut, les diners. A aucun moment, il ne sera explicité que le conjoint adopte la même stratégie d’anticipation, c’est elle qui « essaye de faire en avance de congeler ».

Ce travail d’anticipation et d’organisation est une préoccupation importante, y compris lorsque la répartition réelle des tâches n’est pas abordée au cours de l’entretien. Même si les pères s’investissent davantage auprès de leurs enfants lorsque la mère occupe un emploi de nuit (Maublanc, 2009), la charge mentale repose encore majoritairement sur la mère et est une source de préoccupation comme on le voit dans cet autre extrait :

« Je l'ai appréhendé en me disant 12 heures, ça va être long. Oui. Parce que finalement, ce n'est pas tant l'horaire de fin de poste, mais c'est le fait qu'on part tôt de la maison, finalement. Et je me suis dit, alors là, alors, ah oui, on part vraiment tôt. On part avant d'avoir dîné, avant que les enfants soient couchés. Et on revient finalement plus tard le lendemain matin. Alors là, je me suis dit, avec 12 heures quand même, ça va vraiment être long. Et je ne me suis pas dit, je vais être fatiguée. Je ne me suis pas dit, je vais m'endormir. Mais je me suis dit, ça va être compliqué à gérer le repas. »

Ou encore cette autre professionnelle pour qui le service de réanimation est la première expérience de travail de nuit et en 12h et qui dit :

« J'ai une charge mentale qui est énorme. […] Quand j'ai été postulée, j'ai dit à mon mari, "attention, ce n'est plus comme avant où je suis là le matin ou je suis là le soir". [Avant] je gérais tout avant de partir au boulot ou en revenant du boulot. Là [avec] les 12 heures et parfois deux jours de suite, je ne gère rien. Ce n'est pas possible, en fait. […] Au démarrage, il fallait que j'anticipe les repas, etc. […] le soir après des gardes de jour, je rentrais et le repas du soir n'était pas préparé. Douze heures de travail et il faut que je fasse à manger, que je douche les enfants, que je les couche, etc. […] J'anticipe tout le temps. [et après plusieurs années] Je fais toujours. »

On comprend avec ces trois situations que « ne rien gérer » pendant ses jours ou ses nuits de 12 heures de travail ou que pouvoir se consacrer à sa profession se fait au prix d’une anticipation et d’une organisation millimétrée.

Une autres des conséquences du travail de nuit sur la famille est la perturbation des routines familiales. Comme l'expliquent Philippe Méhaut et al. dans leur ouvrage "Le travail de nuit : ses enjeux en termes de santé publique" (2017), les horaires décalés peuvent entraîner une désynchronisation des rythmes de vie entre les membres de la famille, affectant ainsi la qualité des interactions familiales et le bien-être général. En outre, le travail de nuit peut entraîner une séparation temporelle entre les conjoints et les enfants, compromettant ainsi les liens familiaux. Lorsque l'un des parents travaille pendant la nuit, il est souvent en décalage avec les horaires de repos des autres membres de la famille. Cette désynchronisation peut entraîner des difficultés à trouver des moments propices pour se retrouver en famille et partager des activités significatives. Par exemple, un parent qui travaille de nuit peut être endormi lorsque les enfants rentrent de l'école, limitant ainsi les interactions parent-enfant. Cependant, à partir d’une étude réalisée sur les familles de la cohorte ELFE et dont un parent exerce en horaire atypique, il apparaît que ce sont essentiellement les relations de couple qui pâtissent de cette situation (Kitzmann et al., 2023; Lesnard, 2006). Cette absence de temps de qualité peut avoir des répercussions sur la cohésion familiale et la satisfaction conjugale, comme le suggèrent plusieurs études sur le sujet. Par exemple, une recherche menée par Susan Bianchi et Judith Seltzer a révélé que les parents qui travaillent de nuit sont moins susceptibles de participer à des activités familiales telles que les repas ensemble ou les sorties, ce qui peut entraîner un sentiment de détachement et d'isolement au sein de la famille.

Dans ces situations, la charge de travail et les responsabilités familiales peuvent devenir écrasantes, avec peu de temps disponible pour le repos et la récupération. Les parents peuvent se retrouver à jongler entre le travail, les tâches ménagères et les soins aux enfants sans pouvoir bénéficier d'un soutien adéquat. Cette surcharge de stress peut entraîner des conflits familiaux, une détérioration de la santé et une diminution de la qualité de vie pour tous les membres de la famille.

La compréhension des modes de vie des professionnels, la manière dont ils et elles organisent leur temps personnel en regard du temps de travail est un élément important du bien-être au travail. Si dans la recherche qualitative de MARIENAIE, il n’est pas possible au vu du déséquilibre important entre le nombre d’enquêtées femmes et celui des enquêtés homme de décrire les modes organisationnels des pères, on observe que celui des mères restent fortement contraint par ce que l’on a coutume de désigner comme « le rôle social traditionnel de la mère ». Le travail de nuit peut compromettre la disponibilité des mères pour leurs enfants et leur famille et en réponse à l’injonction sociale façonnée par la représentation de la « bonne mère », les professionnelles déploient de nombreuses stratégies. Le quotidien des professionnelles de santé alternant entre des services de jour et des services de nuit est ainsi marqué par une compression, une densification et une superposition de leurs temps sociaux. Or, ce phénomène entraîne, outre une réduction du temps de récupération (sommeil, repos), une fatigue mentale importante comme en témoigne cette enquêtée qui utilise spontanément le concept de charge mentale alors que l’enquêtrice la questionne sur l’intérêt des micro-siestes.

« Après, moi, je trouve par rapport à la charge mentale qu'on a par rapport à la maison, par rapport au travail... Donc, c'est vrai, l'activité de la maison avec ses enfants, enfin, tout ce qui est à gérer, plus ici, la responsabilité, on a un train de... que soit à l'hôpital ou dans n'importe quel service, c'est vrai que quand il y a l'implication personnelle qu'on y met, eh bien, ces 20 minutes, c'est vraiment 20 minutes où on relâche un peu la pression. »

Nous voyons ici l’intrication des deux univers de vie des professionnels et le lien tissé spontanément entre l’aménagement de temps de repos au travail et la charge de la conciliation des temps sociaux. Proposer 20 minutes de pause réelle, sans interaction, semble être, comme nous allons le voir maintenant, la grande avancée de MARIENAIE, au-delà de la possibilité de dormir au travail.


  1. 2.Se reposer au travail : la professionnalité en question

L’étude MARIENAIE vise à comprendre l’effet d’une micro sieste sur les pratiques professionnelles des soignants de nuit dans un service où l’on travaille 12 heures d’affilé. Il est important de rappeler que les conditions d’exercice de leur profession sont, dans le service de réanimation, doublement atypiques en regard des horaires habituellement définis dans le code du travail. Ainsi et comme nous venons de le voir, cette double atypicité a de nombreux effets sociaux : cela singularise l’expérience professionnelle, désynchronise les temps sociaux, a un impact sur la gestion des relations sociales et la mise en œuvre des tâches parentales et domestiques. De même, il n’est pas inutile de souligner que cette organisation atypique du travail convient aux professionnels interrogés. Toutefois, si l’organisation en 12 heures semble faire l’unanimité, c’est un peu moins vrai de l’alternance qui amène certains professionnels à travailler de nuit alors qu’ils et elles expliquent ne pas parvenir à récupérer facilement la fatigue d’une ou plusieurs nuits blanches, du fait de l’âge de leurs enfants, de leur propre âge ou encore d’un rythme propre.

« Je trouve qu'il y a une série dans notre série de cinq semaines, il y a une série où j'ai beaucoup de mal à me recaler. En fait, c'est difficile. Donc là, ce que je fais, c'est que soit je demande un échange pour garder un rythme de jour ou de nuit pour éviter d'être trop décalé, soit je pose un congé. »

La possibilité d’échanger des services apparaît alors comme une façon de rester dans un service où l’activité correspond aux aspirations tout en limitant les situations de travail perçues comme inconfortables, non pas pour l’exercice des missions, mais pour l’impact sur la vie sociale qui se fait de plus en plus ressentir au fur et à mesure de l’avancée en âge.

« Et ça a été aussi un choix de ma part parce que, pour avoir travaillé [de nombreuses années de] nuit, j'adore le travail de nuit. Et je sais que, physiquement parlant, plus je vieillis, plus c'est dur de récupérer. »

La micro-sieste dans un service de nuit de 12 heures apparaît donc comme un moyen supplémentaire proposé par l’employeur pour gérer la difficulté des horaires et la longueur du service, mais également pour améliorer l’efficacité des pratiques professionnelles. Cependant, si cette possibilité existe pour les travailleurs sur leur lieu de travail et en accord avec leur hiérarchie, sa pratique est ancrée dans des visions du mondes, des représentations sociales et professionnelles qui façonnent l’expérience MARIENAIE. Nous allons dans cette partie commencer par présenter les représentations sociales liées à la sieste en France afin de saisir comment ces représentations construisent l’expérience de la sieste dans le service de réanimation, puis nous décrirons le vécu des professionnels durant cette année d’expérimentation et nous nous attarderons sur les raisons des ajustements opérés.

Le repos informel, stratégies de maintien de la vigilance

En France, la sieste est souvent perçue négativement, en particulier dans le contexte du travail. Une des représentations sociales les plus courantes de la sieste est qu’elle est un signe de paresse. En effet, nos sociétés contemporaines valorisent la productivité et l’activité, prendre un temps de repos en journée peut alors être perçu comme un manque d’ambition ou de motivation. La sieste est perçue d’autant plus négativement lorsqu’elle est faite sur le lieu de travail. Le travailleur qui fait la sieste durant ses heures de travail peut être disqualifiés professionnellement et son comportement peut être perçu comme inapproprié (Álvarez-Bueno et al., 2022). Ainsi, la sieste est souvent pensée comme un luxe ou un plaisir coupable plutôt que comme une nécessité. Or, ce plaisir coupable s’ancre également dans une tradition culturelle qui conduit à opposer, dans une société productiviste, la « sieste méritée » à la « sieste inappropriée ». On distingue alors deux grands types de représentation de la « sieste méritée ».

Associée aux vacances, elle est considérée comme une pratique culturelle marquant la rupture avec la temporalité du travail. Le corps mis au repos marque une coupure nette avec le corps en action du reste de l’année. Socialement acceptée, la sieste des longs après-midis de vacances est une victoire des classes ouvrières : le droit au repos acquis par les prédécesseurs s’exprime dans cette pratique tout en le consignant à un moment précis de l’année, marquant la rupture avec le quotidien professionnel. Cette perception est enracinée dans la culture du travail et de la productivité qui prévaut en France, où le temps est souvent considéré comme une ressource précieuse qui doit être utilisée de manière productive. Les vacances échappant à cette représentation, la sieste qui le reste de l’année tend à être associée à la fainéantise relève alors du farniente, c’est-à-dire d’une oisiveté heureuse et méritée par des semaines de labeurs.

La seconde représentation communément répandue de la sieste est ancrée dans les habitudes de vie quotidienne des travailleurs et travailleuses en horaire décalée ou au travail éreintant pour le corps. La sieste brève, souvent lors d’une pause-déjeuner étendue, est perçu comme nécessaire à la récupération pendant la journée soit d’un sommeil amputé, soit d’un travail harassant (agriculteur, ouvrier…). Cette vision de la sieste en tant que pratique socialement encadrée et circonscrites à des temps sociaux précis expliquent en grande partie les divergences constatées dans les pratiques de la sieste au sein du service.

Dans le contexte du travail hospitalier nocturne, il existe une distinction fondamentale entre le repos informel, qualifié comme temps où l’on « se pose » et le repos formel, la micro-sieste introduite par l’expérimentation MARIENAIE.

Le travail de nuit répond à un rythme spécifique qui diffère grandement de celui de la journée. Il nécessite à la fois, et paradoxalement, une adaptation constante à l’imprévu et une planification minutieuse. Les tâches de soins doivent être réalisées avec une attention particulière pour préserver au maximum le sommeil des patients et patientes, et parfois des proches qui veillent à leur chevet. Les professionnelles du service de réanimation le soulignent toutes : la nuit, c’est plus calme, mais pas pour autant moins dense ou moins intense. Cette tranquillité apparente peut être trompeuse car elle cache une activité constante et une vigilance accrue.

En effet, il faut rester alerte car il peut y avoir des entrées à tout moment ou des situations d’urgence qui nécessitent une intervention rapide et efficace. Cependant, en dehors de ces moments d’urgence, il existe des plages d’activité durant lesquelles, sauf nécessité, les professionnels assurent essentiellement la veille des patients. Ces moments d’activité professionnelle en suspens sont qualifiés de temps interstitiels (Fustier, 2012).

Dans le service de réanimation, ces temps sont concentrés entre 22h30 et 5h du matin. Après avoir fait le tour des unités pour voir si de l’aide pouvait être apportée, les soignants et les soignantes se regroupent petit à petit pour diner. Ce moment de partage est l’occasion d’échanger des informations tant professionnelles que personnelles, se donner des nouvelles de patients ou des familles accompagnées. Ils permettent non seulement de transmettre des connaissances et des expériences (par exemple autour de ce qu’il est pertinent de manger pour tenir la nuit), mais aussi de renforcer les liens entre les membres de l’équipe, concourant ainsi à la cohésion du groupe. Après la prise du repas, commence la seconde partie de la nuit, la plus difficile pour lutter contre la fatigue, à la fois car l’activité professionnelle est comme suspendue à l’incertitude des événements de santé, mais également car les lumières sont baissées, les bruits parasites et les discussions étouffées pour permettre le repos des patients.

Ainsi, à partir de minuit – une heure du matin, et selon l’intensité de l’activité dans le service, on observe des temps de repos informels. Ces moments de pause, bien que brefs et sporadiques, sont essentiels pour maintenir le niveau d’énergie et la concentration nécessaires pour assurer un service de qualité et être en mesure de réagir immédiatement à tout événement.

Ces temps de repos informels sont de trois types :

  • Certains membres de l’équipe se regroupent pour jouer à des petits jeux d’ambiance. Cela leur permet de rester alerte et de lutter contre la fatigue. Cette session de jeu ne couvre pas l’ensemble de la seconde partie de la nuit, et les professionnels entrent et sortent au gré des manches, en fonction des tâches qu’elles ont a effectué ou de leurs besoins d’une autre forme de repos.
  • D’autres occupent ces temps interstitiels, durant lesquels, rappelons-le, leur préoccupation principale est de préserver le repos et le sommeil des patients sans nécessité de soins, en réalisant diverses activités, à la fois professionnelles et personnelles, sur écran devant les chambres dont ils et elles ont la responsabilité. Tout comme l’activité ludique collective, ce positionnement stratégique leur permet à la fois de relâcher la pression tout en étant en vigilance.
  • Enfin, certains se « posent », parfois volontairement, parfois involontairement. Cela consiste à se positionner sur une ou plusieurs chaises, dans son unité, parfois face aux moniteurs et à se laisser aller en fermant les yeux. La plupart du temps, les personnes somnolent, réagissant au moindre « bip » ou à une activité inhabituelle pour l’heure. Les professionnels peuvent « se poser » quelques minutes ou plus longtemps. Se redressant dès que nécessaire pour aller faire un soin et revenant à leur chaise tout aussi rapidement pour continuer de se reposer. Ces mouvements permanents, le fait d’émettre des réactions verbales soulignent le fait qu’il ne s’agit pas d’un réel sommeil, mais d’un état de veille permettant de tenir jusqu’à l’heure de la collation du matin ou du début du dernier tour.

Ces trois manières de préserver ses forces pour les tâches de soin ne sont pas excluantes, ainsi une professionnelle peut tout à fait commencer par « se poser » puis aller « jouer » pour s’énergiser avant de finir la nuit en « prenant de l’avance sur ces dossiers ».

Ces temps de repos informels se tiennent dans des espaces et selon des rituels bien définis. Ils sont intégrés dans l’organisation du travail. Leur régulation se fait par le travail d’équipe, via une communication interpersonnelle plutôt efficiente et ne semble générer ni frustration, ni conflits, notamment car chacun et chacune peut être amené au cours de son service ou de l’année à investir un ou plusieurs de ces types de repos informels.

A quelques exceptions près, l’ensemble des soignants et soignantes prennent durant la seconde partie de la nuit un temps de repos informel : que ce soit en visionnant une série sur son téléphone, en se posant sur une chaise, ou en fermant les yeux quelques minutes. Ces pratiques ne sont donc ni reprochées, ni déstabilisante pour le travail d’équipe et le travail de soin, d’autant que des roulements, eux aussi informels, se produisent et qu’il reste toujours des soignants en action dans les unités.

Ainsi, les temps de repos informels, durant les temps interstitiels, font partie intégrante des pratiques professionnelles des soignants et soignantes de nuit. Pratiquer la micro-sieste nécessite alors un changement dans les pratiques et la routine professionnelle, changement qui nécessite un certain apprentissage comme nous le verrons plus loin.

Ainsi, dans la mesure où des temps de repos informels, et notamment ces situations où l’on « se pose » existent dans le service et que la grande majorité des soignants l’ont intégré dans l’organisation et la routine de travail, il n’est pas étonnant de constater avant, pendant et à la fin de la recherche un accueil global très favorable aux micro-siestes. Il peut-être en revanche plus surprenant de constater que, parmi celles et ceux qui « se posent » - la majorité des enquêtés et des soignants et soignantes observées -, certains choisissent de ne pas recourir à ce temps de repos formel.

C’est dans ce refus de pratiquer la micro-sieste, ou dans les tentatives abandonnées, que se nichent le lien avec les représentations sociales de la sieste décrites plus haut, mais également avec l’identité et l’éthique professionnelles.

Le repos formel, bouleversement des routines et des identités professionnelles

Au cours des entretiens semi-directifs et des entretiens informels menés lors des observations, les soignants et soignantes les plus réticents à la micro-sieste ou celles et ceux ayant essayé et finalement abandonné l’expérimentation expliquent être au travail pour travailler et que prendre ce repos, loin du service, est un risque pour leur identité professionnelle et pour le collectif. Pourtant, quasiment toutes prennent des temps de repos informels. Ainsi, la crainte que les micro-siestes perturbent le travail révèle les tensions inhérentes entre le contrôle organisationnel et l'autonomie professionnelle des soignants et soignantes. On comprend alors que les résistances à la micro-sieste sont de deux ordres.

Premièrement, le fait de s’absenter physiquement et pour une durée perçue comme longue (40 min) de son poste de travail est assimilé à un risque de perte de chance pour les patients, en cas d’urgence.

Deuxièmement, le fait de s’absenter du service peut occasionner, en cas d’urgence, un surcroît d’activité pour les collègues restés en poste. Pratiquer la micro-sieste est pensé comme générant un fardeau pour les collègues qui restent en poste.

Ces deux réticences relèvent de la construction de l’identité professionnelle, qui s’inscrit tout particulièrement dans les métiers de la santé à l’hôpital, dans l’activité collective et le travail d’équipe. Elles sont étroitement liées aux représentations sociales de la sieste comme un moment réservé aux loisirs, pour récupérer du travail. L’image sociale de fainéantise, de luxure, de détente que véhiculent la micro-sieste agit comme un élément repoussoir, inconscient, en cela qu’elle amènerait à redéfinir sa posture au travail.

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Se poser dans le service, fermer les yeux ou s’adonner à des activités extra-professionnelles n’entament pas l’identité professionnelle puisqu’elles permettent de rester physiquement en lien avec l’espace de travail (les bruits, les lumières, les locaux) et le collectif de travail (sentir la présence des autres, les entendre)[1][1].

La micro-sieste est assimilée au risque de ne pas bien faire son travail. Par extension, faire une micro-sieste hors du service, c’est mettre en péril le collectif et prendre un risque pour la situation du patient (mais aussi de l’hôpital dont les difficultés à recruter et fidéliser sont bien connues des professionnels), et c’est aussi risquer d’aggraver la fatigue des collègues. Or, l’ethos des professionnels de santé les amènent à penser aux autres et à leur bien-être, peut-être davantage que dans d’autres professions.

Dans le contexte hospitalier nocturne, la décision de prendre une pause ne se limite pas à un simple besoin de repos. Elle incarne une réflexion plus profonde sur l'identité professionnelle des travailleurs de nuit. Ces professionnels sont confrontés à des choix qui transcendent l'individu pour impacter l'équipe dans son ensemble. L'engagement collectif et la solidarité constituent un pilier fondamental de l'identité professionnelle des professionnels de santé. Pendant la nuit, chaque membre de l'équipe partage la responsabilité cruciale de maintenir le fonctionnement optimal du service. Ainsi, la prise de pause hors du service et pour un temps long devient une décision qui dépasse l'intérêt personnel pour englober celui de l'équipe entière.

Cette responsabilité partagée renforce les liens de solidarité entre collègues, qui comprennent l'importance vitale de chacun dans la continuité des soins. Dans cet esprit, certains travailleurs de nuit peuvent être réticents à s'accorder un temps de repos formel[2][2], de peur de laisser leurs collègues dans une situation difficile en leur absence, illustrant ainsi l'influence de la solidarité sur la prise de décision.

Paradoxalement, c’est également cet ethos qui paradoxalement permet aux soignants et soignantes réticentes à la micro-sieste de construire un discours et un positionnement qui interdit leur propre repos, tout en valorisant et reconnaissant le bienfait de ce temps de repos sur les collègues qui la pratiquent. C’est bien pour cela que la micro-sieste n’est pas synonyme de mauvaise professionnalité, mais bien « seulement » d’un risque pour l’identité et les pratiques professionnelles. En acceptant et en soulignant le bienfait, la possibilité « pour celles qui le peuvent » de prendre ce temps de repos en dehors du service, le discours des soignants et soignantes réticences permet de bien mettre en évidence qu’il s’agit avant tout d’un enjeu personnel, en lien avec ses propres représentations du travail et non pas d’une assimilation définitive entre "repos formel au travail" et "mauvais travail".

Pour certains et certaines, ce sentiment d’enfreindre les règles professionnelles d’attention constante et de travail collectif est renforcé par l’absence dans le contrat de travail de cette pause autorisée par la hiérarchie. Pour illustrer ce point, nous pouvons faire référence à la pause déjeuner. Dans le service de réanimation, les équipes alternent des services de jour et des services de nuit. Les services de jour sont en 12h30 car ils comprennent une pause déjeuner, non rémunérée, de 30 minutes. Les services de nuit sont en 12h, il n’est pas prévu de pause pour le diner, les soignants et soignantes doivent rester disponible pour intervenir à tout moment, y compris au moment de leur repas. Nous avons donc questionné les soignants et soignantes réticentes à la micro-sieste sur leur perception du temps de déjeuner. L’inscription de la pause-déjeuner dans le contrat et dans la routine des équipes, ainsi que le fait de ne pas être rémunéré au moment du déjeuner autorisent ces professionnels à s’éloigner du service, si ce n’est physiquement, au moins mentalement en se mettant « en off ». Il est intéressant de souligner que c’est dans cet espace de pause-déjeuner qu’un certain nombre de soignants et soignantes se montrant réticentes aux micro-siestes se déclarent spontanément intéressés par la possibilité de faire une micro-sieste avant de reprendre le service de l'après-midi.

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On comprend donc à travers ces exemples que ce n’est pas seulement le fait de se reposer dans un espace dédié qui empêche ces soignants et soignantes de pratiquer la micro-sieste, mais bel et bien un ensemble de tensions et de confrontation entre différentes représentations et besoins, dont notamment la confrontation des représentations sociales de la sieste à leur rapport à l’activité professionnelle et à leur i dentité professionnelle. Ce qui amènent certaines à souligner qu’avec de l’expérience, qu’avec le temps, elles pourraient finalement pratiquer plus régulièrement la micro-sieste.

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A travers ce rapport paradoxal au temps de repos formel, on perçoit donc une tension entre la nécessité pour les professionnels de prendre des pauses pour préserver leur bien-être physique et mental et leur vigilance, et leur engagement envers leur rôle professionnel. Cette tension relève de ce que le sociologue Piotr Sztompka qualifie de “dilemme moral”. Selon Sztompka, les individus sont souvent confrontés à des choix éthiques difficiles dans leur vie quotidienne, où ils doivent peser les conséquences potentielles de leurs actions sur eux-mêmes et sur les autres (Sztompka, 1999). Dans le contexte professionnel, ce dilemme moral est exacerbé par la culture organisationnelle du service de réanimation en général et l’organisation de la nuit en particulier, qui impose la disponibilité constante des professionnels, une hyper-vigilance, une maîtrise permanente des gestes techniques et la confiance absolue dans les autres membres de l’équipe. Cette culture organisationnelle renforce, chez certains et certaines, la norme de la “présence obligatoire”, créant ainsi une forme de contrôle informel exercé par l’institution sur les professionnels. Toutefois, il est important de noter que cette tension n’est pas uniquement le produit de facteurs externes, mais aussi de la manière dont les individus investissent leur propre identité professionnelle, dont ils interprètent l’éthique professionnelle. Comme l’a souligné le psychologue social Leon Festinger dans sa théorie de la dissonance cognitive, les individus éprouvent un malaise lorsqu’ils sont confrontés à des attentes ou des exigences contradictoires, et cherchent à résoudre cette tension en modifiant leurs attitudes ou leurs comportements (Festinger, 1957). Ainsi, les positions de réticences face à la micro-sieste ne sont pas à interpréter comme des oppositions, mais comme le témoin d’un nécessaire ajustement des professionnels aux nouvelles pratiques organisationnelles.

Ainsi, prendre une pause peut être perçue comme une transgression des normes professionnelles établies, mettant potentiellement en péril la continuité des soins. Certains professionnels peuvent donc choisir de ne pas prendre de pause formelle, a fortiori durant la nuit, pour garantir la disponibilité constante nécessaire pour répondre aux demandes et besoins des patients. Cette manifestation d'altruisme professionnel témoigne de l'importance accordée à l'éthique de service et à la mission humaine qui sous-tend le travail hospitalier. L’impératif moral de prioriser les patients cristallise les normes et les valeurs qui régissent les pratiques professionnelles. Les soignantes et soignants, en particulier la nuit où le nombre de médecin est réduit, endossent un rôle de gardien de ces valeurs éthiques. Ce rôle est le reflet d’une forme de “socialisation professionnelle”, un concept développé par les sociologues Peter L. Berger et Thomas Luckmann. Selon leur théorie, les individus intègrent les normes et les valeurs de leur profession dans leur propre identité, ce qui façonne leur comportement et leur perception de leur rôle professionnel (Berger et al., 2006). Dans le cas des soignants et soignantes, cette socialisation professionnelle se manifeste par une conscience aiguë de la primauté des besoins des patients. Cette conscience confère aux professionnel un sentiment de responsabilité morale intense envers ceux qu’ils servent. Cette responsabilité morale, cet engagement les amène à éviter toutes les situations perçues comme étant susceptible d’entraver la bonne réalisation de leurs missions. Or pour certains et certaines, l’appréhension face à un réveil difficile, la difficulté, réelle ou supposée, à « se remettre en route » est le principal obstacle à l’utilisation des Cocons.

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Le fait de renoncer à la micro-sieste par crainte de ne pas émerger rapidement permet de ne pas compromettre leur vigilance, leur engagement, ou leur capacité à répondre efficacement aux demandes des patients en cas de besoins. Cette appréhension souligne la nécessité pour les travailleurs de nuit de maintenir un équilibre délicat entre le repos nécessaire et la continuité des opérations dans un environnement où la réactivité et la disponibilité sont primordiales. Ils doivent jongler entre leurs besoins personnels de repos et leur responsabilité professionnelle envers leurs patients, naviguant ainsi dans un terrain où les exigences du travail et les impératifs de santé personnelle se chevauchent souvent. Les temps de repos informels que l’on observe et qui sont racontés permettent donc de concilier le besoin de préserver ses forces et d’optimiser son énergie tout en ne remettant pas en cause son identité professionnelle.

Dans la mesure où travailler de nuit signifie jongler avec l'urgence et l'imprévu, avec un nombre restreint de ressources professionnelles et médicales, le simple fait de s'éloigner de son poste peut être perçu comme une perte de contrôle, une interruption dans le flux des activités. Ainsi, certains expliquent éviter de prendre une pause pour garder une emprise sur la situation.

Ce discours peut être présent chez des personnes qui comme cette professionnelle ont conscience d’avoir ce besoin de maîtrise, cependant il s’est surtout manifesté dans les récits des nouveaux et nouvelles professionnelles du service de réanimation et des anciens et anciennes qui, en plus de leur charge de travail ordinaire, ont la responsabilité de former ces arrivants. C’est alors la question de la confiance dans le ou la collègue qui se fait aigüe, mais également la volonté de ne pas le ou la mettre face à une situation d’échec qui viendrait entraver la dynamique de formation et d’intégration professionnelle dans l’équipe de réanimation.

Cependant, au-delà du besoin de contrôle, il y a parfois la nécessité de lâcher-prise, face à la fatigue physique et mentale. Refuser de prendre une pause formelle peut être une tentative de maintenir un sentiment de maîtrise dans des circonstances difficiles. Cependant, le lâcher-prise peut également être interprété comme une forme de résilience.

Citation sur « il faudrait que j’apprenne à lâcher »

Comme en témoigne cette professionnelle, la reconnaissance de la nécessité et du bien-fondé de la micro-sieste sur la capacité à endurer sur un temps long et en lien avec son vieillissement, la pénibilité d’un travail que l’on apprécie.

Cette tension entre les exigences professionnelles et les besoins personnels est un reflet des dilemmes éthiques et moraux auxquels sont confrontés les travailleurs de nuit. Cette situation met en lumière la complexité des interactions entre les valeurs organisationnelles, les dynamiques professionnelles et les réalités individuelles dans le monde hospitalier, et plus particulièrement dans le service de réanimation. Selon la théorie de l’équilibre travail-vie personnelle de Greenhaus et Beutell (1985), cette tension peut être le résultat d’un conflit de rôles, où les exigences du rôle professionnel entrent en conflit avec les exigences du rôle personnel (Greenhaus & Beutell, 1985).

La décision de ne pas prendre de pause peut être influencée par des facteurs individuels, organisationnels et sociétaux, illustrant ainsi les nombreuses dimensions de la vie professionnelle dans le secteur de la santé. Or, la théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2013) suggère que les individus sont plus susceptibles de s’engager dans des comportements qui sont en accord avec leurs valeurs et leurs croyances personnelles, mais également leurs représentations sociales.

De plus, la dimension collective du travail en équipe dans le milieu hospitalier contribue de manière paradoxale à la fois à cette résistance au repos et à l’encouragement des collègues qui ont besoin de repos. Les travailleurs se sentent responsables les uns des autres et craignent de laisser leurs collègues dans une situation difficile en prenant une pause prolongée. Cette résistance est également renforcée par l’idée souvent répandue selon laquelle prendre une pause, c’est être payé à ne rien faire. Le repos formel ne peut donc pas être agréé comme une forme de rétribution symbolique, car elle va à l’encontre de leur ethos professionnel et de leur engagement dans le service public / au service des patients.

En effet, pour ces professionnels, le service hospitalier n’est pas seulement un lieu de travail, mais est souvent une vocation fondée sur des valeurs humanistes, où le bien-être des patients et de leur famille passe avant tout. Le repos, bien que difficile à accepter pour certains et certaines comme nous venons de le voir, peut être, pour d’autres, indispensable au maintien de leur capacité à s’engager totalement dans leurs missions, à prodiguer des soins de qualité tout en préservant leur santé mentale et physique. Ces soignantes et soignants se sont donc emparés très rapidement de ce temps de repos formel proposé par l’institution.

  1. 3.La sieste au travail :  faire face à la pression

Avant l’installation des Cocons et le début de l’expérimentation, nous avons réalisé des focus group qui ont permis de cerner les attentes des soignants et soignantes, mais aussi les stratégies pour lutter contre la fatigue et optimiser leur énergie, le rapport au travail de nuit et à la gestion du sommeil. Les participants et participantes se montraient tous et toutes préoccupés par l’effet de travail de nuit, associé systématiquement au manque de sommeil, sur leur santé à long terme et sur leurs relations sociales et familiales. Les discussions sur les stratégies de récupération de la fatigue ont occupé près de la moitié du temps d’échange. Cette forte préoccupation s’est confirmée lors des observations : les sujets du sommeil, de la fatigue, de la récupération reviennent très régulièrement dans les discussions informelles, notamment au moment du repas ou du petit déjeuner. Dans ce contexte, l’introduction de la micro-sieste MARIENAIE leur semblait pleine de promesse : pouvoir dormir quelques minutes au travail allait-il résoudre leurs difficultés ressenties ? Un an après le début de l’expérimentation, des entretiens ont donc été réalisés pour recueillir leurs expériences et leurs ressentis. Si pour certains et certaines, l’expérience s’est avérée peu concluante pour les raisons exposées ci-dessus, pour d’autres, la micro-sieste fait désormais partie intégrante de la routine de travail. Nous allons voir dans cette dernière partie comment s’organise les micro-siestes, en soulignant la diversité des pratiques, les effets perçus de la micro-sieste par les soignants et soignantes.

Parmi les treize entretiens réalisés, quatre ont été réalisés avec des professionnels ne pratiquant pas ou plus la micro-sieste. Pour autant, ils n’y sont pas opposés et s’y montrent même très favorable. Neuf entretiens racontent donc des expériences d’adhésion à la micro-sieste et une pratique plus ou moins régulière. A ces matériaux s’ajoute une nuit d’observation durant l’hiver 2023, soit à environ la moitié de la durée de l’expérimentation. Au cours de cette observation, des entretiens informels ont été réalisés, dont l’objectif était essentiellement axé sur l’intégration des micro-siestes dans l’organisation du travail.

Intégrer la micro-sieste dans les pratiques professionnelles

En juillet 2022, l’excitation était à son comble au sein du service. L’arrivée et l’installation des cocons étaient perçus pour de nombreux soignants et soignantes comme la reconnaissance de leur engagement et de leurs besoins, mais aussi de leurs difficultés à rester alerte et vigilant tout au long des douze heures de nuit.

Lors de la première nuit, nous avons pu observer un mélange de curiosité mais aussi de décontenancement : la question de l’organisation des tours de siestes laissait les équipes perplexes. Les créneaux étaient définis, mais c’était à eux de les remplir. La durée des créneaux (40 min) ne semblait pas correspondre aux consignes reçues sur la durée des micro-siestes. Et la gêne, teintée d’impatience, était palpable. Ces trois dimensions de cette nouvelle expérience reflètent le processus d’intégration de la micro-sieste dans la routine et les pratiques professionnelles.

Les équipes de nuit disposent d’une autonomie organisationnelle plus grande que les équipes de jour. Elles sont donc habituées à organiser leurs activités en fonction de la charge de travail, de leur fatigue générale et de leurs co-équipier et co-équipière. L’autonomie organisationnelle se réfère à la capacité d’une équipe à prendre des décisions indépendantes, à établir ses propres politiques et à gérer ses ressources sans interférence externe (Smith et al., 2002). Au sein des équipes hospitalières, l’autonomie organisationnelle est un facteur clé pour faire face aux incertitudes et faire preuve de réactivité face à l’imprévu et aux changements (Jones & George, 1998). C’est volontairement, et somme toute en adéquation avec les pratiques de management des équipes de nuits, que l’organisation des rotations de la micro-sieste a été laissé à la discrétion des équipes. Il s’agissait de respecter l’autonomie organisationnelle, mais aussi de reconnaître la diversité des situations de fatigue et des rythmes qui nécessitent une certaine souplesse dans la programmation de ce temps de repos formel. Cependant, les équipes du service de réanimation alternent service de journée et service de nuit. Or, au cours du service de jour, il existe un temps de repos formel, celui de la pause déjeuner qui est organisé par les cadres et que l’on respecte généralement, avec de rares permutations, généralement liées à des situations de soins complexes.

On ne négocie pas sa pause-déjeuner : elle est nécessaire à la survie (dans le sens où c’est un besoin physiologique) et à l’énergie, son moment est décidé par la cadre de santé, et sa durée est décomptée du temps de travail. Qu’en était-il des micro-siestes ? Le repos et la récupération sont normalement concentrés sur des temps personnels, de plus, parmi les professionnels travaillant de nuit, l’une des missions implicites est justement la gestion de la fatigue… L’instauration des micro-siestes questionnait donc directement le travail d’équipe, l’organisation du travail et l’identité professionnelle. Pour ces premières nuits, l’embarras était donc lié à la fois à l’absence d’organisation ou plutôt à l’autonomie laissée dans l’organisation de cette pause formelle qu’il allait falloir « négocier » et à l’impact sur la cohésion du groupe de ces départs de l’espace du travail dont les soignants et soignantes pouvaient craindre qu’ils les fassent passer pour de mauvais professionnels.

Comme toute nouveauté au sein d’un collectif, il y a un temps d’ajustement nécessaire. Rapidement, une organisation, copiant ou se détachant de l’organisation de la pause-déjeuner, seule référence disponible de départ du service, a été trouvée au sein de chacune des équipes, illustrant ainsi la diversité des dynamiques collectives et des organisations du travail. Peu respecte le protocole initialement imaginé. Dans ce type d’innovation, cela démontre une forte appropriation du dispositif et un ajustement aux contraintes du travail et aux habitudes de collaboration (Deci & Ryan, 2000).

Certaines équipes ont fait le choix d’une inscription libre, généralement au moment du repas, sur des créneaux scrupuleusement respectés. D’autres fonctionnent avec un ou une responsable des inscriptions qui, après le premier tour de soin, se déplace d’unité en unité pour inscrire ses collègues qui souhaitent se reposer sur les créneaux qu’ils choisissent en fonction des créneaux restants. Si ces deux premières formes d’organisation reprennent les codes de la pause-déjeuner en y intégrant l’autonomie propre au service de nuit, le troisième mode d’organisation s’en détache pour intégrer pleinement la gestion des aléas. Cette troisième forme d’organisation n’utilise pas le tableau en anticipation pour organiser les micro-siestes, mais au moment de s’absenter, en fonction des besoins des unes et des autres. Le tableau devient un espace informationnel participant à justifier et légitimer une longue absence. Ce fonctionnement, plus libre car il ne respecte pas nécessairement les créneaux, tient compte des besoins individualisés, tout en collectivisant les départs. Il permet en outre de s’adapter à l’imprévu. Or, le travail de nuit est une gestion permanente de l’imprévu, l’intégration de ce temps de repos formel dans cette gestion de l’imprévu correspond alors aux habitudes professionnelles et aux dynamiques collectives d’entraide et d’échange observées dans les équipes du service de réanimation, et plus largement dans les équipes hospitalières.

Quelle que soit l’organisation et les ajustements trouvés par les équipes, aucun des enquêtés, que ce soit au cours des entretiens semi-directifs ou lors des échanges informels durant l’observation à mi-parcours ne fait part d’un sentiment de désorganisation du service. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’incident, tel qu’un endormissement tellement profond qu’il faut aller réveiller une collègue, mais ces incidents ne sont pas perçus comme déstabilisants pour le travail d’équipe et les pratiques de soin. Ils font l’objet d’une régulation sociale par les autres membres de l’équipe via des quolibets qui perdurent généralement quelques jours. Ils appartiennent aux aléas des services de nuit et la plupart des soignants et soignantes les racontent en ajoutant que « cela peut arriver ».

La seconde dimension déstabilisante lors des premières nuits est liée aux professionnalités, à l'éthos des soignants et soignantes et à la forte intégration sociale que l’on retrouve dans le milieu hospitalier, en particulier dans les équipes de nuit. Comme nous l’avons expliqué précédemment, l’engagement dans le travail et la présence dans l’unité sont des gages de professionnalités. Au-delà de la question du contrôle et de la maîtrise de son identité professionnelle, ces considérations existent chez tous les professionnels qu’ils pratiquent ou non la micro-sieste. Les premières nuits, il a donc fallu ajuster ses représentations des bonnes pratiques professionnelles en tant que soignant et soignante de nuit et s’assurer de les harmoniser avec celles des autres. Il n’y a pas eu de frictions ou de tensions, seulement un changement d’habitude lié à la présence des corps. Là où auparavant les corps se reposaient à la vue et au su de tous, ils allaient désormais se dérober au regard, sortir de l’espace de travail. L’intégration de cette nouvelle pratique dans les pratiques et l’identité professionnelle de soignant de nuit a été facilité par deux éléments : la présence dans les équipes de fumeurs et fumeuses et de leur habitude de sortir du service pour de courtes pauses et la conscience partagée de la fatigue occasionnée par le travail de nuit. C’est également cette conscience partagée qui amènent les soignants et soignantes qui ne prennent pas de temps de repos formel à encourager les autres à le faire. Il est particulièrement important de souligner que rare sont les soignants et soignantes du service qui s’opposent réellement à l’existence de cette pause formalisée. Comme cela a été décrit, la plupart de celles et ceux qui ne la prenne pas, l’expliquent par des dispositions personnelles (comme un besoin de contrôle), des situations spécifiques (être nouveau ou avoir des nouveaux) ou un manque d’habitude.

L’inscription de la micro-sieste dans une dynamique collective, à travers les départs, les moqueries diverses sur les têtes au réveil ou les quelques réveils ratés, participent à intégrer pleinement la micro-sieste dans l’ordinaire de travail, au même titre que le repas ou la collation du matin. Au point qu’il apparait impensable désormais de retirer ce temps de repos formel.

Lors des entretiens semi-directifs, nous avons systématiquement questionné les enquêtés sur leur désir de continuer ou non à disposer des cocons, puis à disposer d’un temps de repos formel. La réponse est unanime : ce temps de repos formel fait partie désormais du travail de nuit. Que l’on pratique ou non la micro-sieste, il est inconcevable pour les professionnels interrogés de le retirer. Lorsqu’ils sont invités à imaginer les raisons qui amèneraient la direction à le supprimer, les réponses sont de deux ordres : la nécessité de récupérer les chambres pour les besoins de l’hôpital et la crainte par la direction d’une désorganisation du service. Si le premier motif leur parait difficilement contestable, il générerait de profonds regrets et des recherches de solutions. Le second en revanche est tout de suite réfuté : les quelques ratés ne justifieraient en rien une telle décision, les micro-siestes ne désorganisent pas le service puisque leur gestion est collaborative et adaptée aux différents fonctionnements des personnes et des équipes. On observe ici une très forte confiance dans le jugement professionnel des collègues : il est impossible, à leurs yeux, que l’octroi d’un temps de repos formel génère un problème majeur, tant pour l’organisation du travail que pour les patients, puisqu’aucun professionnel ne quittera son poste si l’activité est intense, ou si son patient est instable.

Ajuster les frontières de l’intimité

Enfin, la déstabilisation constatée est également liée aux représentations sociales de la sieste, et plus généralement du sommeil. La sieste est, comme nous l’avons expliqué, un temps de repos pour le travailleur harassé. La sieste est assignée socialement à des espaces définis : la chambre, le canapé, le jardin ou encore la plage. Des lieux assignés à l’intime ou aux loisirs. MARIENAIE implique une sieste sur le lieu de travail, dans des pièces en dehors du service et donc de l’espace de travail, mais qui restent d’anciens espaces de travail et dans lesquels on peut observer les traces de cette ancienne activité professionnelle. Ainsi, pour s’approprier ce nouveau temps de pause formelle, ces espaces et le matériel fourni, il a été nécessaire de prendre ses distances avec les représentations et les routines habituellement attachées à la sieste. Dans la mesure où la sieste est déjà très répandue parmi les soignants et les soignantes, souvent en anticipation ou en récupération des nuits, elle est déjà associée en partie à la notion de travail. C’est donc la gestion de l’intimité qui transparait davantage dans les discours. Cette intimité est de deux ordres : d’une part l’espace physique qui renvoie à la sécurité que l’intimité confère, d’autre part le partage d’un espace temporel qui consiste à relâcher la maîtrise et le contrôle de soi, et à se montrer vulnérable.

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Même si les cocons sont conçus pour permettre un sentiment d’isolement et d’intimité, grâce à la capote qui se rabat, et comme l’illustre cet extrait d’entretien, partager l’intimité du sommeil ne va pas de soi, souvent par peur de gêner l’autre, et plus rarement par crainte d’être gênée par l’autre. La stratégie la plus fréquente est alors de choisir un ou une partenaire de sommeil dans son équipe et de constituer un binôme quasi-permanent. D’autres stratégies peuvent être déployées comme choisir le tout premier créneau, moins sollicité par les soignants et soignantes, pour disposer seul de la chambre.

Un autre aspect lié à l’intimité que représente le sommeil est celui de la vulnérabilité du corps au moment de dormir. Elle se cristallise dans les récits autour de la description du couloir comme un espace sombre et angoissant, dans le fait de souligner l’ancienne activité professionnelle exercée dans ces espaces, ou encore d’expliquer la possibilité pour n’importe quelle personne errant dans les couloirs des Urgences de rentrer dans cet espace de sieste par l’ancienne porte de service. Face à cette inquiétude, le fait d’être en binôme est rassurant, mais aussi le fait de pouvoir fermer à clef, alors même que l’on a conscience des difficultés auxquelles cela expose nos collègues : difficulté pour nous réveiller si jamais une urgence survenait (ou si le réveil ne sonnait pas…), danger pour évacuer en cas d’incendie par exemple…

Les « petites » habitudes des unes et des autres sont vite apprises et intégrées dans la routine, comme le montre cet extrait d’entretien :

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Enfin, l’intimité existe également dans le souci de ne pas gêner les autres et qui amène les soignants et soignantes à partir « en groupe », même lorsque les créneaux prévus ne sont pas tout à fait respectés. Il existe cependant une tolérance pour les soignants ou soignantes engagées dans un soin et qui ne peuvent se synchroniser avec le groupe. En étant vigilant à ne pas produire de bruits forts, les retardataires rejoignent les cocons à l’aide d’un code leur permettant de savoir si la chambre est occupée ou vide, car il n’est pas question de rentrer dans une pièce où quelqu’un se repose, même si celle-ci est seule.

Si l’intégration du dispositif dans les routines et l’organisation professionnelle est un processus collectif, prendre du repos au moment prévu nécessite également un certain ajustement des habitudes.

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Cet extrait d’entretien montre la prise de conscience qu’adopter la micro-sieste, ou plus largement le temps de repos formel, relève d’une forme d’apprentissage. Tout changement organisationnel nécessite une adaptation collective et individuelle. Les soignants et soignantes doivent ainsi apprendre à « se poser » sur des créneaux qu’ils et elles doivent apprendre à anticiper puisque le choix est fait en amont de la sensation de fatigue. Cela nécessite d’apprendre à repérer les moments les plus appropriés, mais aussi comme nous le verrons plus loin, à élaborer des rituels pour favoriser la détente.

Si l’intégration de ce nouvel outil à la fois dans les pratiques et les routines individuelles et professionnelles s’est faite si rapidement et sans accroc majeure, c’est bel et bien parce que l’instauration d’un temps de repos formel répond à un besoin des professionnels confrontés au travail de nuit et à la fatigue d’un service long. Toutefois, ce besoin n’est pas seulement ou uniquement un besoin de dormir, mais il est surtout lié au besoin de relâcher la pression comme nous allons l’aborder maintenant.

Relâcher la pression : un besoin impérieux

Tous les soignants et soignantes du service de réanimation n’utilisent pas les cocons et préfèrent maintenir une présence continue au sein du service, voire de l’unité tout en prenant, un ou plusieurs temps de repos informel. S’il y a quelques réfractaires, bien réels, à la micro-sieste et au fait de s’absenter du service, il semble que la plupart perçoit positivement la possibilité – et la liberté associée d’y recourir ou non – de prendre ce temps de repos.

A l’instar de cette professionnelle qui explique comment le fait de savoir que cette possibilité lui est offert lui permet de se rassurer sur ses capacités à rester une soignante vigilante.

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Ainsi, l’autorisation d’un temps de repos formel durant les douze heures de service a un effet positif sur la pression ressentie au-delà du fait d’y recourir systématiquement. Si jamais le besoin se fait sentir, les professionnels, à la fois en tant qu’individu potentiellement concerné, mais également en tant que collègue d’une personne potentiellement concernée, sont rassurés de savoir qu’une solution existe pour tenir compte d’un état de fatigue qui paralyserait ou compromettrait les gestes professionnels.

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Ces situations rares peuvent avoir un impact important sur la continuité des soins, mais aussi sur la santé du ou de la soignante concernée. Jusqu’à présent, ces situations étaient gérées avec les moyens du bord et essentiellement en usant de temps de repos informels plus long et sous la surveillance – et avec l’accord direct - des collègues. Ces gros coups de fatigues qui sont rapportés lors des observations et des entretiens sont généralement liés à une maladie qui couve, une absence de sommeil durant la journée (souvent occasionné par la maladie d’un enfant en bas âge), ou tout autre événement de la vie personnelle qui a pu, pour une raison considérée comme légitime par les collègues, entraver le repos nécessaire avant la prise de service ou entre deux nuits. S’ils sont rares, ils n’en sont pas moins inquiétants pour les équipes puisqu’ils peuvent conduire à des erreurs professionnelles ou à un effectif réduit qui empêcherait une prise en charge optimale d’un ou plusieurs patients.

Le fait de savoir qu’un temps de repos est autorisé, en dehors du service, rassure car il pourra être mobilisé par le ou la soignante en situation d’épuisement pour regagner de l’énergie et de la vigilance, quitte à dépasser de quelques minutes le temps imparti. Au regard des collègues, mieux vaut une absence plus longue d’une dizaine de minute consacrée à un vrai repos qu’une somnolence entravant le bon fonctionnement de l’équipe, avec le risque en sus d’un accident de la route sur le chemin du retour.

Soulignons cependant que les professionnels qui évoquent l’utilisation de la micro-sieste dans ces situations posent immédiatement des barrières : cela reste exceptionnel et cela ne sert pas à rattraper un retard de sommeil qui serait lié à des sorties festives. Tous soulignent et insistent sur la nécessité du caractère imprévisible de la situation conduisant à cet épuisement anormal pour que leur bienveillance et leur soutien soient accordés dans pareil situation.

On retrouve le même sentiment chez celles et ceux qui prennent régulièrement ce temps de repos formel. Le fait de savoir que d’autres pourraient en bénéficier s’ils en ressentaient le besoin ou qu’eux-mêmes peuvent y recourir permet une meilleure appréhension des risques liés à la fatigue extrême. Ils et elles ont tendance à encourager leurs collègues à essayer, à y aller pour se reposer, décrivant les bénéfices perçus.

Ce qui est le plus souvent mis en avant, ce n’est pas le fait de dormir, bien que la plupart raconte des situations d’endormissement, c’est le fait de couper. Le temps de repos formel se prend à l’extérieur du service, dans un espace dédié, sans bruit et sans lumière. Au-delà des effets de la micro-sieste, c’est en premier lieu la rupture qui est mise en avant. Cette rupture qui est la condition sine qua non d’un vrai repos.

En effet, nous l’avons vu, les soignants et soignantes de nuit développent de nombreuses stratégies pour gérer les temps d’éveil et les temps de repos informels. Elles se posent dans le service, plus ou moins confortablement. Elles ferment les yeux quelques minutes tout en restant vigilante au bruit et aux mouvements alentours. Or, s’éloigner du service permet de rompre avec ces stratégies qui perdurent au sein du service, y compris pour celles et ceux qui pratiquent la micro-sieste. Parce que la micro-sieste amène les corps ailleurs, parce qu’elle permet de reposer les sens, la pause apparait comme plus efficace.

Finalement, l'idée de se retirer dans un espace calme en dehors de l'agitation du service est plus en phase avec leur vision du repos que celle de dormir au travail. Ce temps dédié à la récupération permet de se recentrer, de prendre du recul par rapport aux situations stressantes et de rétablir un équilibre émotionnel. Dans cet espace calme – malgré les craintes liées à son emplacement - , loin des bruits et des stimuli du travail, les soignants et soignantes peuvent trouver un refuge pour relâcher la pression quelques minutes.

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Ce témoignage rappelle la pénibilité de l’environnement hospitalier et tout particulièrement du service de réanimation qui, malgré une adaptation des alarmes au cours de l’année, reste un environnement bruyant et affairé. La gestion des bruits et des stimuli externes est une source de fatigue cognitive. Or, les soignants et les soignantes maintiennent leur sens en éveil à tout moment. Au cours du repas, si une alarme sonne, les professionnels savent dire sans voir l’écran, à quoi et à qui elle correspond, y compris alors qu’une discussion animée se déroule. Le rituel est toujours le même : une alarme sonne, quelques soignantes et soignants la commentent tandis qu’un soignant de l’unité « qui sonne » se lève pour aller lire les données. L’ouïe est sursollicitée durant ces douze heures de travail de nuit. Le temps de repos formel proposé par MARIENAIE répond donc à un besoin de s’isoler de cet environnement bruyant. Les travaux scientifiques sur ce type d’environnement soulignent une amélioration du bien-être au travail et une meilleure résilience des travailleurs bénéficiant de ce type de pause.

Sur le plan émotionnel et mental, les environnements de soins peuvent être stressants et émotionnellement éprouvants, surtout lors des services de nuit où l'activité peut être réduite mais les situations d'urgence peuvent survenir à tout moment. La charge émotionnelle chez les professionnels de santé se réfère au poids des émotions intenses ressenties en raison de leurs responsabilités professionnelles (Hellemans et al., 2014). Cette charge est particulièrement importante pour les soignants, dont le travail nécessite une forte implication émotionnelle et les confronte fréquemment aux émotions des patients. Les soignants ressentent une grande responsabilité envers leurs patients et peuvent éprouver de la culpabilité s'ils ne parviennent pas à fournir les soins adéquats, que ce soit de leur propre fait ou en raison des insuffisances de leur institution. La charge émotionnelle liée à la prise en soin de patients graves peut être accablante, et le bruit constant des alarmes et des conversations peut ajouter à cette tension. Ainsi, une coupure dans un environnement plus calme permet aux professionnels de se détacher temporairement de ces stress et de recharger mentalement.

Au cours des entretiens, c’est donc avant tout cet aspect qui est mis en avant et qui fait, finalement, passer au second plan la question de la micro-sieste et du sommeil. L’important n’est pas tant de dormir que de s’autoriser à prendre un temps « hors travail » pendant le travail. Parce que cette mise en pause de l’état de vigilance, que requiert leurs professions, leur permet d’aborder la dernière partie de la nuit avec une moindre fatigue cognitive.

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L’utilisation de ces propres musiques ou application participent de ce relâchement, de même que les différents rituels qui ont été rapportés durant les entretiens semi-directifs ou informels. Telle personne apporte sa propre couverture, telle autre un coussin qu’elle range, une autre encore me décrit les gestes pour bien se caler. Ces éléments participent de la détente en cela qu’ils envoient un signal clair : les conditions sont réunies pour relâcher la pression.

Dans les récits d’expérience qui sont faits, on constate que dès lors que la focalisation sur le fait de réussir à s’endormir disparait, le sommeil arrive. En effet, le fait que MARIENAIE soit focalisé sur la sieste a induit l’idée que les effets positifs n’existeraient que si l’on arrivait à s’endormir dans le temps imparti et pour la durée fixée. Or, cette focalisation, associée aux phénomènes décrits plus hauts de réajustement des pratiques et identités professionnelles, a pu empêcher certains et certaines de trouver le sommeil les premières fois. Dès lors que les discussions entre collègue qui réussit à dormir et collègue qui ne réussit pas à dormir ont commencé à moins focaliser sur le sommeil pour se déplacer sur le repos, les bénéfices de ce temps de pause formelle ont pu être perçus.

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Désormais, les soignants et soignantes qui prennent ce temps de repos formel ne se culpabilisent plus de ne pas arriver à dormir et peuvent faire le choix d’utiliser le temps octroyé pour une séance de méditation, d’écoute de musique personnelle, de laisser-aller. Ces expériences soulignent le besoin des équipes de pouvoir bénéficier de ce type d’espace. Comme nous l’avons expliqué, dormir au travail implique de redéfinir de nombreuses représentations sociales et des normes professionnelles, alors même que la notion de pause formelle pourrait être plus facilement intégrée dans l’ethos des soignants et soignantes, dans la mesure où d’une part, elle engage moins les représentations sociales de la sieste et l’espace intime du professionnel, et d’autre part, la pause formelle étant inscrite dans le droit du travail[3][3], elle n’est pas encombrée par des représentations professionnelles et sociales négatives.

Ceci mentionné, la plupart des soignants et soignantes enquêtés racontent des moments d’endormissement. Ces discours montrent la diversité des pratiques d’endormissement, des pratiques de sommeil et des pratiques de réveil. Si certains sont gênés par le matériel et souhaiteraient disposer d’une diversité de possibilité pour s’adapter aux différents besoins (des transats, des lits…), la plupart parviennent tout de même à effectuer une sieste.

Toutefois, les entretiens semi-directifs permettent de montrer qu’il n’y a pas d’uniformité au sein du service et au sein des équipes sur la manière dont est géré le temps d’endormissement. Nous rapportions au début de cette troisième partie que les premières nuits, les soignants et soignantes se trouvaient embarrassées face à l’organisation des tours de sieste. Les entretiens permettent de saisir une autre dimension de cet embarras : le flou du programme pour certains et certaines. Les équipes ont interprété les informations de manière contradictoire : le projet évoquait une sieste de 20 minutes, mais les créneaux étaient de 40 min. Tous les professionnels n’ayant pas le même niveau d’information, une confusion sur la durée conseillée de la sieste a perduré tout au long de l’année. Ainsi, au cours des entretiens semi-directifs, rare sont celles et ceux qui connaissent avec certitude les temporalités proposées, que ce soit pour les créneaux proposés, ou l’organisation prévue et la durée effective de la micro-sieste.

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Dans la mesure où les services de nuit sont habitués à une grande autonomie dans leur gestion du travail, ce flou sur la durée ne semble avoir impacté ni le service, ni la qualité des soins donnés aux patients. Il est en revanche possible que cela ait faussé les résultats épidémiologiques de la recherche dans la mesure où les siestes semblent avoir une durée plus longue que 20 minutes pour la plupart des participants et participantes, sans toutefois dépasser les 35 min, sauf accident de réveil qui semble très rare puisque la majorité des équipes n’y a pas été confronté durant l’année de l’expérimentation. Cependant, il est difficile pour les soignants et soignantes d’évaluer le temps réel d’endormissement. Par exemple, il arrive qu’une personne reviennent des cocons en expliquant ne pas avoir dormir et s’entende, par exemple, dire qu’elle a dormi puisqu’elle a ronflé…

De manière générale, les effets perçus par les soignants et les soignantes ne rejoignent pas tout à fait ceux attendus dans le protocole de recherche, il existe une explication rationnelle qui pointe les limites de la recherche en général pour appréhender certaines dimensions de l’expérience professionnelle.

L’effet principal et qui fait l’unanimité des soignants et soignantes se concentre sur le temps de trajet pour rentrer au domicile. Perçu par les professionnels comme le risque majeur encouru par les travailleurs de nuit, le temps de trajet, lorsqu’il dépasse 10 min est une réelle source d’inquiétude pour les soignants et soignantes, mais aussi pour leur proche. Au sein du service, le co-voiturage s’est développé comme stratégie pour lutter contre ce risque d’accident de la route lié à un endormissement au volant. Depuis l’instauration de la micro-sieste, les soignants et soignantes constatent un effet très positif sur leur éveil au moment de rentrer chez eux. Ils et elles ont le sentiment de prendre beaucoup moins de risque. Cet effet perçu qui se concentre donc sur le moment critique où la fatigue peut devenir incontrôlable et conduire à un drame témoigne d’un effet sur de meilleure capacité cognitive et un meilleur état d’éveil au petit matin. Ce qui semblerait valider l’hypothèse de MARIENAIE si on transpose cet effet perçu aux autres activités réalisées au petit matin. Deux professionnels interrogés sur les treize soulignent spontanément des transmissions plus fluides : ces personnes se sentent moins fatiguées, ont l’esprit plus clair et constatent des transmissions plus efficaces.

En revanche, la majorité des soignants et soignantes décrivent un état au réveil qui n’est pas généralement pas perçu comme positif. Si pour certains et certaines, la mise en route après la sieste est rapide et se fait le temps de revenir des chambres au service, pour d’autres, cela prend un peu plus de temps et ils peuvent se sentir groggys pendant de longues minutes. Ce sont généralement des soignants et soignantes qui ont des difficultés d’endormissement ou de récupération, ou des personnes qui ont physiologiquement besoin de temps le matin. Personne, cependant, ne rapporte d’expérience très négative du réveil avec un tel état qui perdurerait au-delà d’une quinzaine de minutes. Certains racontent avoir testé différents créneaux pour trouver celui qui leur était le plus optimal, à la fois en termes de récupération de la fatigue liée au lâcher-prise, à la récupération rapide de sommeil, mais aussi pour leur éveil. Il semble y avoir un créneau préféré qui n’est pas nécessairement identique aux créneaux optima décrits par les soignants et soignantes qui ont fait varier leurs expériences. En effet, le dernier créneau semble le plus apprécié : il est situé au moment du creux d’activité le plus difficile à gérer, mais également au moment où physiologiquement le corps est le plus en difficulté. Cependant, au retour de ce créneau, l’activité reprend très rapidement, ce qui peut accentuer le sentiment de décalage et d’état désagréable de l’après-sieste et ne pas convenir à tous et toutes.

Enfin, un dernier effet qui est probablement le plus inattendu souligne l’intrication entre les espaces sociaux et la nécessité, pour les employeurs, de penser la conciliation des temps sociaux (familiaux et professionnels) lorsqu’ils organisent le travail.

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Le concept de charge mentale, qui pèse comme nous l’avons expliqué dans la première partie, encore majoritairement sur les femmes. Or, s’il est possible de laisser les enfants à l’école ou de ne pas amener sa pile de linge à repasser au travail, toutes les opérations cognitives liées aux responsabilités familiales et domestiques sont omniprésentes. Monique Haicault, en développant le concept de charge mentale (Haicault, 1984) entend démontrer que la « double journée » des femmes n’est pas seulement une addition des contraintes, le travail domestique et parental ne succède pas au travail rémunéré. Sur leur lieu de travail, les femmes gardent à l’esprit en permanence leur longue liste de choses à faire et ce travail invisible qui génère une grande fatigue dont cet extrait témoigne.

Bien que cela pèse majoritairement sur les femmes, le phénomène de conciliations des temps sociaux concerne de plus en plus souvent les hommes et génère alors chez eux la même fatigue cognitive et émotionnel liée à la charge mentale. A cela s’ajoute l’âge des enfants qu’ont les soignants et les soignantes. Plus ils sont jeunes, plus importantes sont les tâches domestiques et parentales. Augmentant ce phénomène de fatigue et l’impression de ne pas avoir du temps pour soi (Morvan & Primerano, 2023).

Connaître les bonnes pratiques de récupération de la fatigue d’une nuit de travail n’est pas la condition sine qua non pour les appliquer. L’environnement familial et social joue un rôle prépondérant en relayant plus ou moins fortement les injonctions sociales liées aux rôles sociaux de genre, mais aussi celles liées au rôle social de parent comme en témoigne cet autre enquêté :

Citation ‘ils ont grandi trop vite’

Ainsi, au bout d’une année d’expérimentation, nous avons pu constater une réelle appropriation, non pas tant de la micro-sieste, mais de ce qu’il faudrait plutôt qualifier d’un temps de repos formel dans un espace dédié. L’intégration dans les routines professionnelles, l’adaptation de l’organisation au fonctionnement plus général des équipes, l’absence de tension et l’instauration d’habitudes, perçues et reconnues par les collègues montrent non seulement que ce temps de pause formel répond à un besoin profond des soignants et soignantes de déconnecter, mais également qu’il a toute sa place au sein de l’organisation des soins dans le service de réanimation.

Conclusion

L’enquête qualitative menée au sein du service montre que MARIENAIE n’a pas seulement apporté la possibilité de faire une sieste au travail, mais elle a permis d’introduire la possibilité de prendre une pause formelle réparatrice durant le service en 12 heures.

Le lieu proposé est directement lié à l’efficacité du temps de repos formel. Se retirer de l’espace de travail permet de rompre avec les stratégies de repos informels qui existent et qui perdurent, ce qui favorise la coupure avec l’intensité du travail et donc, la récupération.

Après une année d’expérimentation, les soignants et les soignantes constatent, majoritairement, une amélioration de leur état d’éveil au cours de la fin du service. La perception des effets, qui se focalise autour des préoccupations principales des soignants et soignantes, permet de conclure à une probable amélioration de l’attention au travail. Les effets de ce temps de repos formel introduit par le biais de la recherche sont plus larges et participent à améliorer plus largement l’expérience et la qualité de vie au travail. En réduisant le stress lié à l’idée de ne pas être en mesure de faire face à une fatigue écrasante ou en améliorant l’état de vigilance pour rentrer chez soi, et donc le sentiment de sécurité, le temps de repos formel participe à soutenir une image positive du travail de nuit au sein du service de réanimation.

Cependant, l’enquête a montré que pour certains professionnels, l’intégration et l’apprentissage d’un temps de repos formel au cours de leur service est plus difficile, car cela les confronte fortement à l’image qu’ils et elles ont de leur identité professionnelle et de leur engagement auprès des patients, mais aussi plus largement du travail et de la sieste en général. Ces professionnels doivent apprendre à concilier leur engagement professionnel avec leur besoin de repos et de récupération. Cela nécessite un changement dans la culture organisationnelle et un accompagnement par les cadres pour que soit intégrée l’idée que prendre soin de soi est essentiel pour prendre soin des autres et qu’adopter un temps de repos formel participe à une bonne professionnalité.

Enfin, l’enquête souligne les intrications entre les temps sociaux et la nécessité de les intégrer dans les programmes institutionnels de gestion et d’organisation du travail, tout en respectant l’autonomie des équipes. Maintenir ce temps de repos formel au-delà de l’expérimentation apparait comme une façon de soutenir le travail des soignants et soignantes de nuit en reconnaissant à la fois la pénibilité de ce travail, et leur capacité à organiser en autonomie et en responsabilité des espace-temps de rupture qui permettent de tenir et d’améliorer leur efficacité. Il semble en effet indispensable que les équipes puissent ajuster, dans un cadre défini par l’institution, les temps de repos formel à l’activité rencontrée et aux temporalités difficilement maîtrisable dans ce type de service hospitalier. Vern Baxter et Steve Kroll-Smith ont montré qu’aux Etats-Unis, l’adoption de la sieste par les entreprises a conduit à une structuration forte des temps professionnels qui s’avère finalement contreproductive car pas toujours ajustée à la réalité des pratiques et de l’activité (Baxter & KrollSmith, 2005). L’autonomie temporelle semble donc importante pour maintenir les effets positifs constatés par l’enquête. Le travail de nuit est un défi complexe qui demande aux travailleurs une adaptation constante à des rythmes circadiens inversés et à un environnement de travail souvent différent de celui de la journée. Ces professionnels développent des routines et des stratégies pour maximiser leur efficacité, ce qui peut inclure des techniques pour rester alerte et concentré au cours de la nuit. La gestion du personnel de nuit dans les hôpitaux nécessite donc une approche holistique, qui prend en compte à la fois les impératifs opérationnels et les besoins humains des travailleurs, ce que réussit à faire le dispositif MARIENAIE, et qui pourrait, en outre, permettre, par l’amélioration de l’image des conditions de travail au sein de ce service hospitalier, réduire les difficultés de recrutement et améliorer la fidélisation des soignants et des soignantes déjà en poste.

 


[1][1] Soulignons tout de même qu’une minorité des personnes, rencontrées lors des observations ou en entretien, déclarent que « se poser » n’est pas professionnel. Ils entendent ici le fait de dormir ou de fermer les yeux sur le temps de travail, que ce soit dans les salles dédiées ou dans le service. Pour autant, ces professionnels pratiquent d’autres formes de repos informels, qu’ils et elles n’assimilent pas à du repos.

[2][2] On peut noter que cette crainte peut également être présente au moment de prendre sa pause déjeuner et peut être à l’origine d’un refus de sortir du service à cette occasion.

[3][3] Soulignons toutefois que plusieurs études, dont la fiabilité est parfois questionnée, soulignent le faible nombre de pause formelle prise par les infirmiers et infirmières dans le cadre de leur service (Jorgensen et al., 2023).

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